De toutes tailles, à toute heure du jour et de la nuit, nos doudous numériques veillent, clignotent, vibrent, alertent. Ils sont irruption permanente dans le réel. Comme des domestiques, ils nous sonnent et nous accourons. Le torrent numérique et ses scories nous kidnappent sans cesse dans le virtuel, c’est-à-dire ce qui n’est pas. Ses sollicitations numériques sont autant d’obstacles à la contemplation et à la création artistique.

Le constat fataliste

Comme l’explique Bruno Patino dans son livre « La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention », les géants du numérique, au premier rang desquels les réseaux sociaux, sont conçus sur une logique de « captation du temps »[1]; le design de la plateforme, les algorithmes qui déterminent le fil d’actualité et la publicité ciblée sont autant d’outils ayant pour objectif d’inciter  l’internaute à dépenser le maximum de temps sur le site. Dans cette économie de captation de l’attention, le temps de l’utilisateur est devenu la cible des prédateurs insatiables de l’économie numérique.

 Nous connaissons l’histoire selon laquelle la progéniture des patrons de la Silicon Valley serait dans des écoles tech free, sans écrans ni Internet (car les inventeurs, eux, connaissent très bien les conséquences dramatiques de leur invention). Nous savons les effets désastreux des écrans sur la concentration, la convivialité et la discussion : dégainer son téléphone à table est un acte barbare. « Ah ! là ! là ! Ma bonne dame, les écrans quelle horreur, on est vraiment accro, ah oui rien de tel que ces beaux vieux livres qu’on n’ose plus ouvrir. » Combien de fois entendons-nous ces propos, lucides mais fatalistes, comme si nous étions inexorablement enchaîné au numérique et à ses plates-formes ?

La civilisation du poisson rouge : petit traité sur le marché de l’attention, Bruno Patino, Grasset

Pourquoi nous arrêtons-nous au constat ? Pourquoi aucune action drastique ne suit ? Sommes-nous condamnés à rester drogué, conscient de la nocivité du produit tout en reprenant une dose ? Nous applaudissons aux épisodes dystopiques de Black Mirror, et pourtant nos comportements ne changent pas ; nous allons, d’un ordinateur à un smartphone, d’une montre connectée à nos AirPods, seuls dans nos bulles personnalisées, cobayes et jouets des algorithmes dont la ressource première est notre temps.

Il y a notre condition d’employé du tertiaire, pour un très grand nombre d’entre nous : les écrans sont devenus notre outil de travail principal, comme le papier et la plume avant. Pour autant est-ce innocent ? Le problème n’est pas tant la surface physique –l’écran- que le contenu qu’il déverse – news, flash, buzz, spam. Patino explique dans son ouvrage à quel point nos psychismes sont vulnérables à ces fils d’actualité conçus par des algorithmes alimentés par nos fameuses données : le fil d’actualité est unique pour chaque utilisateur dont l’activité en ligne est épiée, collectée, analysée et signifiée par l’algorithme qui peut ensuite déterminer le programme qui nous rendra le plus accro. Ainsi de nos silhouettes voûtées silencieusement sur des écrans devenus puits sans fond.  

Kidnappé du réel

Qui n’a pas de smartphone ? Longtemps réservé aux riches occidentaux en mesure de s’offrir les offres dernier cri d’Apple et de Samsung, le smartphone s’est démocratisé pour s’étendre au monde entier, au prix d’une compétition féroce entre les marques et une diminution significative des coûts de production et d’achat. L’enjeu de la dépendance aux écrans est donc planétaire. « Une nouvelle sagesse, un nouvel apprentissage de la liberté se profile. La fracture numérique existe encore, bien sûr. L’inégalité qui vient est tout autre, cependant : il s’agira d’avoir non plus accès à la connexion, mais à la déconnexion. Accès non pas à la musique, mais au silence, non à la conversation, mais à la méditation, non à l’information immédiate, mais à la réflexion déployée. Les séminaires de désintoxication technologique se multiplient. Les retraites spirituelles dans les monastères ont changé de nature : il fallait échapper au monde pour trouver Dieu, il faut désormais échapper aux stimuli électroniques pour, simplement, se retrouver. Etre coupé des réseaux pour, enfin, être à nouveau au monde. » écrit encore Bruno Patino.

L’écran n’est plus cantonné à l’espace de travail. Le smartphone, comme extension du domaine du numérique dans nos vies, a fait irruption dans notre intimité. Plus de répit. Devenu réflexe – on dégaine son écran au moindre temps mort – plutôt qu’acte pensé et réfléchi – pourquoi ai-je sorti mon téléphone déjà ? – le smartphone nous a transformé en pot percé : les informations, brèves et optimisées, sont aussi vite oubliées qu’elles ont été lues. Elles ne font que passer, ne touchant ni notre intelligence ni notre affectivité.

Qu’est devenu notre présence au monde, notre attention « à la polyphonie de ses menaces ou de ses liesses » ?

Le plus grave dans l’affaire est sans doute ce kidnapping du réel. L’écran qui s’allume est impérieux, nous le consultons immédiatement, nuque docile, regard bovin. Il est une fenêtre qui nous fait fuir du réel, de ce qui est, de ce qui ne sera jamais virtuel – les visages, l’odeur de la pluie, les gifles du vent, la chaleur du soleil. L’individu qui pianote n’est plus présent, il est ailleurs. Et les somnambules se percutent sur les trottoirs.

« Il est vrai que nous accordons bien rarement au monde la présence fervente et inconditionnelle qu’il attend et mérite. Nous prêtons une oreille distraite, une perception monodique à la polyphonie de ses menaces ou de ses liesses. Par insuffisance centrale et prudence nous nous tenons à distance de ces vastes zones magnétiques où une héraldique secrète que notre incuriosité nous dérobe se manifeste, où justement ces polyphonies résonnent. » Nicolas Bouvier écrit ces lignes magnifiques en 1989[2]. Qu’est devenu notre présence au monde, notre attention « à la polyphonie de ses menaces ou de ses liesses » à l’heure du tout numérique et des smartphones greffés à nos mains ? Il est urgent de revenir au crissement de la plume sur l’épaisseur du papier, à l’oisiveté et à la rêverie, à tout ce qui n’est pas optimisé ou fluidifié, à l’observation des arbres et à la contemplation d’un visage. A tout ce qui n’est pas dématérialisé.

Le smartphone ou la fin de toute créativité

La beauté est une consolation pour nos âmes qui sont trop souvent plongées dans le gris, le routinier, l’habitude morose. La beauté est accessible à tous ceux qui refusent d’être « blasés » et qui sont capables de fermer leur écran pour ouvrir leurs yeux à la création. Il est urgent de retrouver nos sens, portes d’entrée sur le monde. Redécouvrir les odeurs de la cuisine plutôt que les « applis » de livraison, la joie paisible de la marche plutôt que la course Uber, la jubilation de l’automne dans les arbres plutôt que le divertissement stérile d’une série.

« Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. » Rilke

Ce retour au réel, au quotidien, à chaque heure, est vital si nous voulons renouer avec la création, dans laquelle nous sommes plongés et qu’il nous revient d’habiter, d’investir et de transmettre. La création artistique et poétique est à ce prix. Une friche industrielle, un ciel plombé, la morosité ambiante sont plus vrais que toute abstraction numérique car ils sont aussi notre condition humaine, et la mélancolie et l’ennui en font partie intégrante. « Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. » écrit Rilke dans ses Lettres à un jeune poète. Préserver ces zones de quiétude et d’ennui où l’âme contemple le monde dans lequel elle est plongée.

Sans cela, sans cette présence au monde intégrale, il ne peut y avoir de création. Pour l’écrivain Michel Houellebecq la qualité première d’un auteur réside dans sa capacité de présence «  parce que les êtres humains possèdent en principe, à défaut de qualité, une même quantité d’être, ils sont tous en principe à peu près également présents »[3]. Mais le règne des écrans, l’addiction que les exhortations numérique génèrent, ont largement sapé notre capacité d’attention, notre investissement charnel dans le réel. Et l’individu qui prend congé du réel ne peut plus créer ; il est devenu un « être incertain, de plus en plus fantomatique et anonyme. »


[1] PATINO Bruno, « La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention », Grasset, 2019.

[2] BOUVIER Nicolas, « Réflexions sur l’espace et l’écriture »,

[3] Soumission, Michel Houellebecq, Flammarion, 2015

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