Au royaume du burger, « l’équipier polyvalent »  passe le balai, fait des frites, dit bonjour , cuit des steaks et surveille le chrono.   Subordonné aux machines qui rythment sa journée de travail, le salarié multifonction abandonne peu à peu toute humanité au profit de la productivité et de l’efficacité. Son exemple, subrepticement, semble s’imposer : ultraspécialisation, travail le dimanche, précarité et interchangeabilité des salariés sont la recette immanquable du profit. Ludivine Bénard passe derrière le comptoir, là où il n’y aura pas de révolutions.  

McDonald’s compte aujourd’hui plus de 1300 enseignes dans toute la France, Corse exceptée. Avec un chiffre d’affaires en hausse de 2,6 % à 4,6 milliards d’euros en 2015, l’entreprise de restauration rapide ne connaît pas la crise. Ses employés, largement condamnés au temps partiel et au Smic, travaillent matin, soir, nuit, samedi, dimanche et jours fériés (sans supplément de salaire pour les employés embauchés dans l’année), sur des amplitudes horaires frôlant souvent l’illégalité.

Jeunes, étudiants, mères de famille isolées, immigrés, le vivier des équipiers McDo partage une caractéristique fondamentale : le manque d’argent. Si les conditions de travail sont rudes et le salaire maigre, McDo semble avoir un avantage certain : la sécurité du CDI. Une sûreté qui  se révèle vite à double tranchant, tant la peur actuelle du chômage est grande. Pendant ce temps de pression, l’esclave apprend à aimer sa servitude.

Parlez-vous McDo ?

Homo sapiens se distingue de l’animal notamment par la complexité de ses relations sociales et son langage articulé élaboré. Ce dernier est particulièrement mis à mal à McDonald’s. Ici, chaque seconde compte, même dans l’échange verbal. Un dialecte à base de bribes d’anglais a donc été mis en place. Désormais, l’équipier effectue un ou deux shifts (périodes de travail) par jour, souvent pendant les rushes(périodes de pointe), où il sert des Mac (Big Mac) et des reg (hamburgers et cheeseburgers) ou passe la mob (la serpillière). Son bin (les plaques métalliques chauffantes où sont conservés les sandwiches) doit suivre l’affluence des clients, pour éviter le jeu des timers (les panneaux qui délimitent le temps de conservation des produits), le tout sous la surveillance du swing (manager en formation).

Comme chez Orwell, le novlangue de McDo n’a qu’un but : limiter l’exercice intellectuel. « Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer », assène l’écrivain dans 1984. Big Brother en rêvait, McDonald’s l’a fait. Peu à peu, ce langage sans âme colore la langue maternelle de chaque équipier, y compris hors du cadre de travail. L’employé mange McDo, parle McDo, vit McDo. L’esprit d’entreprise à son paroxysme.

La fabrique des robots

La polyvalence de l’équipier est fixée dans le marbre de son contrat. Sur le papier, il doit tout savoir faire : caisse, cuisine, ménage, poubelles, livraison… « Et généralement, toute autre tâche qui pourrait s’avérer nécessaire à la bonne marche du restaurant. Pendant les périodes creuses et même de façon permanente, certains des postes peuvent être groupés, stipule le contrat de travail. » Comprendre : si l’équipier sait se montrer efficace, il travaillera finalement deux ou trois fois plus. Tentant, non ? Au McDo, « il y a toujours quelque chose à faire. » C’est la règle.

Sur le terrain, la créativité du travailleur n’est jamais requise. L’aliénation décrite par Karl Marx dans les Manuscrits de 1844 s’y réalise parfaitement. L’équipier se bornant à des micro-tâches, ultraspécialisées, il ne peut objectiver sa force de travail. Tout est prévu, organisé, sous-contrôle. Pendant quatre heures, l’équipier ne fera pas de Big Mac. Pendant quatre heures, il sera au choix : l’équipier 1 qui ouvre le toaster, met les pains, ferme le toaster, retire les pains ; l’équipier 2 qui met sauce, oignons, salade, fromage, cornichons ; l’équipier 3 qui ouvre le grill, met les viandes, ferme le grill, ôte les viandes. Manèges identiques en caisse, aux frites ou aux boissons.

Le modèle McDo est celui de l’entreprise capitaliste par excellence, où le salarié n’a plus conscience de la finalité de son travail. Chacune de ses tâches est vaine et insensée, à l’instar de la profession du père du héros dans Charlie et la chocolaterie, qui gagne sa vie en tant que « visseur de capuchons sur tubes de dentifrice ». Pour l’employeur, tous les équipiers sont alors interchangeables, rouages parmi d’autres dans la chaîne de production. « Une conséquence immédiate du fait que l’homme est rendu étranger au produit de son travail […] : l’homme est rendu étranger à l’homme », annonce, visionnaire, le philosophe allemand.

La suite est dans le numéro 2 de Limite, à retrouver dans toutes les bonnes librairies.

Ludivine Bénard

Ludivine Bénard est journaliste pour la presse quotidienne régionale. Elle est membre du Comtpoir, blog socialiste antimoderne.