Il aurait eu quatre-vingts ans en mars prochain. Jean-René Huguenin est un de ces auteurs mort trop jeune, en pleine éclosion de son talent. La pensée qu’il avait développée, décalée, osée, assumée, n’a pas eu le temps de s’inscrire dans un certain paysage intellectuel. Son héritage n’en reste pas moins  une source de réflexion toujours actuelle sur ce que subit notre époque. 

« Aujourd’hui, dans notre présent festif, ludique, sérieusement « sympa » et religieusement « citoyen », Jean-René Huguenin apparaîtrait comme une sorte de prince Éric égaré dans une émission de télé-réalité, un boy-scout attardé, un peu pathétique, anachronique, irrévocablement inadapté au business et à la lutte contre toutes les discriminations. » Jérôme Michel décrit là les traits anodins d’un personnage fulgurant et étrange, dans sa biographie consacrée à Jean-René Huguenin.

Mort au volant de sa voiture à vingt-six ans, l’écrivain iconoclaste n’a pas eu le temps de déployer tout son talent. Ce qui nous est resté est pourtant admirable et peu connu. Son style nerveux et cinglant rappelle celui de son confrère, Roger Nimier, chef de file des « Hussards ». Leurs ressemblances ne s’arrêtent pas là puisque, tragique hasard, ils sont morts dans des circonstances similaires, à six jours d’intervalle.

C’est en 1960 que tout bascule. Jean-René Huguenin publie son premier et unique roman La Côte sauvage. Un roman centré sur la fin de l’adolescence et le passage à l’âge adulte. L’écrivain est encensé par la critique et salué par Louis Aragon et François Mauriac, dont il deviendra l’héritier spirituel.

Sa plume vive et pressée s’était lancée dans une croisade contre l’existentialisme, le consumérisme, le matérialisme, le Nouveau Roman, la Nouvelle Vague et surtout « l’érotisme glacé », de Françoise Sagan qui « parle d’ennui à des gens qui s’ennuient » en adoubant l’indolence, qu’il abhorre.

Perdu dans une époque qui avait érigé en nouveaux dieux les chanteurs de rock et les machines à sous, Jean-René Huguenin combattait avec l’intransigeance du misanthrope de Molière et la sensibilité d’un poète romantique ce qui étouffe en l’homme toute forme d’aspiration spirituelle. Lui, ce qu’il voulait, c’était un amour « grave, exigeant et pur », ce qu’il aimait c’était contempler « ces grèves bretonnes à la tombée du soir » qui lui procuraient une vraie joie : celle de faire face, de regarder, d’entendre, de respirer pour redonner à chaque instant sa nouveauté, sa profondeur et sa plénitude.

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« Panem et circenses ! Du pain et des jeux, telle est depuis trente ans l’ambition moyenne du Français moyen : tout ce qui implique quelque inquiétude spirituelle – les arts, les lettres, la religion, l’amour – périclite. Et tout ce qui flatte le plaisir, le bien-être, tout ce qui emplit les estomacs et les poches, prospère. Encore du pain ! Encore des jeux ! crient ces gourmands déjà repus. Et voici que la jeunesse française, dégoûtée de tant de festins, se cabre. »

Jean-René Huguenin, Une autre Jeunesse, 1965.

Maëlle de La Chevasnerie

Professeur de français à Paris.

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