C’était un week-end d’avril, il y 5 ans. Les fondateurs de Limite s’étaient réunis pour préparer la deuxième année de la revue.

On s’était mis à gratter des idées sur des blocs notes, un vieux brouillon servait de chemin de fer et l’on écrivait tout ce qui nous passait par la tête : – Un débat José Bové versus Philippe de Villiers, proposait l’une d’entre nous, je suis sûre que ça marcherait. – C’est nul, argumentait un autre ». Le soir, entre la tisane et les bières, j’avais sorti de ma remise un jeu poétique. Il ne nécessite rien d’autre que quelques petits bouts de papier et un crayon. Cela s’appelle Qu’est-ce que? Le principe est enfantin : sur un morceau de papier, vous posez une question, sur un autre vous y répondez. Mélangez le tout dans un saladier et tirez au hasard les mots, guidé par l’esprit d’André Breton. Évidemment, il y a des ratés, des phrases dont le sens ne sort jamais, même après quelques verres. Mais il y a des beautés qui offrent comme des réponses définitives. « Qu’est-ce que le bonheur? C’est un meuble, et on y mange bien » ; « Qu’est-ce qu’une table? Ça n’arrive que lorsqu’on le partage ». Depuis, des pépites sont sorties de ce cadavre exquis et sont autant de guide dans la nuit. « Qu’est-ce que Laurent Alexandre? C’est la route barrée, faites demi-tour ». Politique. « Qu’est- ce que le fascisme? C’est un livre qui se vend très bien ». Mystique. « Qu’est-ce que le Christ? La trace lumineuse après la pluie ». C’est un jeu, littéraire certes, mais c’est un jeu quand même. Même s’il n’y a ni gagnant ni perdant, il fait place à l’imagination, sollicite l’attention, nous lance dans une chasse au trésor du sens. Il n’y a aucun intérêt que la poésie, et cette manifestation violente de gratuité est un cadeau tombé du ciel.

Mais trêve de poésie. Effectivement, à la faveur du confinement, nous avons été des millions à (re)découvrir les jeux de société. Et pas seulement le Scrabble ou le rebattu Monopoly. Il y a des nouveautés qui surpassent de loin certains classiques, sans doute parce qu’ils prennent appui sur eux, et que le contexte des vingt dernières années- l’arrivée massive des jeux sur écrans- place l’exigence ailleurs. Il faut inventer des trames suffisamment puissantes pour rivaliser avec Fifa 21 ou Candy Crush. Basculer tantôt dans la pure gratuité -tel le très esthétique Dixit- tantôt dans la coopération entre joueurs, parfois dans le calcul et la stratégie (7Wonders, Splendor, Catane). L’auteur Roberto Fraga, qui a édité plus de 120 jeux, nous confie : « un jeu-vidéo aura beau avoir les meilleurs graphismes du monde, on ne retrouvera jamais des émotions aussi fortes que celles que l’on retrouve autour d’une table de jeu. »

De même, les jeux véhiculent, comme la pub, tout un monde. Il s’agit pour nous d’en fabriquer un qui s’arrache à l’esprit de calcul permanent, et dont la finalité ne serait pas la ruse elle-même mais la joie de se retrouver tous ensemble autour d’une table.

Quel est l’enjeu, me direz-vous ? Le premier est anthropologique. Pour rester humain, il nous faut jouer comme tel et non comme des bêtes ou des machines. En 1997, la victoire de l’ordinateur Deep blue contre le joueur d’échec Garry Kasparov renverse la perspective. Si même le plus grand joueur perd contre la machine, c’est que la victoire en tant que telle n’est plus la seule finalité. « Les joueurs savent que l’intérêt de la pratique réside avant tout dans cet affrontement cordial entre deux congénères, témoigne un ancien joueur d’échec. Cette guerre neuronale est une voie vers l’amitié et le respect. » Le second enjeu est politique. Les jeux ne sont pas neutres : comme dans le film Jumanji, jouer nous entraine dans un univers bien dessiné, avec ses règles, ses codes, sa logique. Certains jeux nourrissent notre imaginaire plus sûrement qu’un manuel politique. Galerapagos, sorte de Koh Lanta à la maison, vous conduit sur une île avec vos compagnons de galère. Ensemble, vous devez chasser, trouver de l’eau et construire un radeau. Mais le jeu est basé sur le vice. Un commentaire chiné sur le net le résume très bien « Je n’aime guère les jeux coopératifs. J’adore les jeux d’enfoirés. Je trouve complètement mon bonheur dans Galerapagos. Des promesses non tenues, des alliances provisoires, c’est tout ce que j’attends d’un jeu ». Les jeux d’enfoirés, ce n’est pas très Limite

Les gens de Notre-Dame des Landes opposés à la construction de l’aéroport nantais luttaient contre un imaginaire. Leur slogan le disait parfaitement : «contre l’aéroport et son monde ». De même, les jeux véhiculent, comme la pub, tout un monde. Il s’agit pour nous d’en fabriquer un qui s’arrache à l’esprit de calcul permanent, et dont la finalité ne serait pas la ruse elle-même mais la joie de se retrouver tous ensemble autour d’une table. C’est ainsi que la question n’est pas tant la nature de l’amusement que la modalité de son déploiement. Nous savons qu’avec un bout de papier et une mine de crayon, un monde peut s’ouvrir à nous. À nous d’imaginer la gueule qu’il pourrait bien avoir.

Illustration de Marie-Anne Bezon

Cet édito ouvre le grand dossier consacré aux jeux de société paru dans le 11ème numéro de Limite, la première revue d’écologie intégrale.

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Paul Piccarreta
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