A l’heure où nous écrivons cet édito, une période inédite de confinement vient de commencer. Nul ne sait combien de temps il durera, mais nous espérons tous qu’il sera fini quand vous lirez ces lignes. Confinement, du latin confinium, dont le Gaffiot donne les définitions suivantes : 1) « limite commune à des champs, à des territoires », 2) « proximité, voisinage ». Et si, paradoxalement, ce temps d’isolement nous rapprochait les uns des autres ?

C’est en tous cas le souhait que nous formulons : qu’en prenant mieux conscience de nos interdépendances et des nos vulnérabilités, qu’en éprouvant l’étroitesse de nos intérieurs, nous en venions à changer notre rapport à la maison commune.

Habiter, nous apprend Heidegger dans son très beau texte Bâtir, habiter, penser, ne veut pas seulement dire « rester chez soi », mais signifie étymologiquement construire – « bauen » en allemand – cultiveret soigner. Mieux, la racine indo-européenne de bauen, « buan , bhu », se traduit tout simplement être, demeurer. Ce qui nous appartient en propre, ce qui nous est propre, c’est de soigner et cultiver la terre. Habiter alors n’est pas un état passif et oisif, mais l’être même de l’homme, ce qui fonde son identité. « Être homme veut dire : être sur terre comme mortel, c’est-à-dire : habiter. ». En ces temps de confinement, notre demeure coïncide à nouveau avec son origine sémantique, c’est-à-dire avec notre identité. La crise sanitaire est une épreuve de vérité qui dévoile également notre rapport au monde, aux êtres qui nous entoure, à ce qui nous est familier. «  La véritable crise de l’habitation réside en ceci que les mortels en sont toujours à chercher l’être de l’habitation et qu’il leur faut d’abord apprendre à habiter. » Cette phrase de Heidegger résonne nouvellement en ces temps d’épidémie. Habiter la terre en mortels, c’est comprendre que nous sommes partie prenante d’un monde qui nous limite et nous confère ainsi notre identité, d’un monde qu’il ne faut pas habiter en consommateurs, mais cultiver et transmettre,

Qu’il s’agisse en effet des Gilets Jaunes, de la réforme des retraites, de l’effondrement des écosystèmes ou du COVID-19, nous sommes face à la question du commun : que partageons-nous ? Et comment concilier nos légitimes besoins d’indépendance et de vie privée et les exigences de la vie collective, de la fraternité, de la répartition des richesses ? Ce numéro esquisse des réponses qui, nous l’espérons, vous inspireront. Le pire, une fois la pandémie passée, serait que rien ne change, que nous en revenions à nos vies éclatées, avec une frénésie décuplée. La vérité, c’est que trop souvent nos biens privés nous privent des autres et que, privés de liens, nos biens nous encombrent.

Nous ne voulons plus accaparer ce qui revient à tous, accumuler du vent quand d’autres manquent de tout. Nous ne voulons plus nous claquemurer entre nos écrans et nos frigos, mais habiter fraternellement notre maison commune. Que chacun puisse librement cultiver son jardin, en découvrant la joie de partager le travail, les outils et les fruits. Telle sera notre vraie retraite après ce confinement : retrait et pas de côté, art de se soustraire au productivisme et au consumérisme qui compromet chaque jour notre capacité à habiter, ensemble dans un monde vivable.


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