Dans son dernier numéro, la revue Limite reçoit Aurélien Bellanger pour parler Europe, libéralisme, ZAD et Monaco. Extrait !

« Dans vos précédents romans, vous retracez les grandes aventures techniques de la France de l’après-guerre, du TGV au minitel. Vous mettez en scène des utopies technologiques. Avez-vous souhaité dépeindre l’Europe comme un objet technique à part entière ?

Pas vraiment. Je suis fasciné par une phrase inscrite à l’article 1er du traité de l’Union européenne : les États s’engager à créer « une union sans cesse plus étroite ».  J’ai voulu la matérialiser par la scène d’ouverture du Continent de la douceur : un groupe de fonctionnaires européens suspendus au câble en nylon d’un parcours d’accrobranche. Cette phrase, comme le parcours d’accrobranche, a un caractère irréversible. On ne peut pas se décrocher et on est obligé d’aller au bout. La construction européenne est une sorte de longue asymptote.

Malgré tout, vous vous attachez, comme dans vos précédents romans, aux projets d’infrastructure, routières, ferroviaires, qui parcourent l’Europe. Vous faites dire à l’un de vos personnages que « l’Europe, c’est la guerre vaincue par le grand dieu des projets d’infrastructures. La fin de l’Histoire et le règne pacifique de la géographie ».

Dans Eurodance, un texte écrit pour la pièce de théâtre 1993 de Julien Gosselin, la technique européenne s’incarne dans deux objets techniques : le CERN, l’accélérateur de particules souterrain situé à la frontière entre la France et la Suisse, et le tunnel sous la Manche.

Le tunnel de la Manche est un symbole de la construction européenne : une façon technique de résoudre une anomalie géographique qui a engendré des tensions historiques.

L’Europe est une anomalie géographique ?

C’est un nœud de péninsules qui a toujours cherché son point névralgique. C’est Bruxelles aujourd’hui comme peut-être Vienne au XIXe siècle. L’Europe a un problème avec ses frontières et en particulier sa frontière asiatique. Il y a eu longtemps une frontière au niveau de la steppe du Caucase, avant que l’Empire russe n’atteigne Vladivostok. A partir du moment où l’Eurasie a été constitué comme continent par les conquêtes russes, la question de la frontière asiatique de l’Europe s’est de nouveau posée.

« L’Europe est une façon technique de résoudre une anomalie géographique qui a engendré des tensions historiques »

Finalement à l’image de l’utopie de Thomas More, l’Europe se rêve en un réseau d’îles…

La grande idée c’est que l’Atlantide que l’Europe a toujours cherchée existe à deux endroits. Premièrement, en dessous, dans les ruines de la civilisation gréco-romaine que l’on a longtemps considéré comme un âge d’or perdu. Et puis au-dessus, une Atlantide de purification, de sortie de l’Histoire après la catastrophe de la Seconde guerre mondiale. La destruction de l’Europe a été telle qu’il a fallu construire une nouvelle Atlantide.

L’idée d’une Europe comme projet de sortie de l’Histoire, pensée pour en finir avec la guerre, est au cœur du roman. L’Histoire n’aurait-elle pas finalement rattrapé et envahi l’objet technique que devait être l’Union européenne ? Le héros du livre, Flavio, « ne nourrissait aucune nostalgie pour l’ancien monde, aucun vague fantasme de restauration. Il était le petit garçon le plus démocratique d’Europe occidentale. »

J’ai toujours vu la construction européenne comme un processus irréversible d’adoucissement du réel, de sortie d’une Histoire tragique. Cette croyance s’est forgée dans mon enfance au moment où le camp libéral prenait le dessus sur le communisme. J’avais accepté avec bonheur que l’Histoire avait fini d’être tragique en 1945 puis en 1989.

J’ai toujours habité ce projet messianique, celui d’une concertation raisonnée pour sortir des paradigmes guerriers du politique. J’ai beau savoir que c’est bête, cette croyance ne m’a jamais quitté et ce livre en est en quelque sorte la critique. 

Pourtant vous fixez une grande partie du roman à l’endroit même où l’Union européenne a été confrontée à la guerre et à l’Histoire, la Yougoslavie.

Oui, c’est en même temps la limite profonde du projet européen, un aveuglement face à la guerre. L’Europe n’a pas su appréhender la guerre en Yougoslavie autrement que comme une anomalie profonde de l’Histoire. L’Europe s’est encapsulée dans un projet kantien, dans une idée de paix perpétuelle qui la rend impuissante face aux acteurs réalistes des relations internationales, comme la Russie ou la Turquie aujourd’hui en Syrie.

Pourquoi avoir voulu traiter la construction européenne du point de vue des petits États ?

La question impériale a été posée maintes et maintes fois en Europe, environ tous les deux siècles et aujourd’hui de façon accélérée. Le XXe siècle a connu deux moments impériaux — aussi atypiques et irréductibles soient-ils : le IIIe Reich et la construction européenne. Force est de constater que l’Europe n’arrive pas à s’incarner vraiment de la sorte, ou que résister à l’intégration de type impérial la caractérise au moins autant que cette tentation l’obsède.

Il y a une phrase du philosophe allemand Léo Strauss que j’aime particulièrement : « Les avancées foudroyantes des modernes ne seront rien pendant qu’il restera en arrière des forts invaincus ». En l’occurrence, les forts invaincus sont les principautés et les petits États, qui bombardent la modernité de leur bizarrerie, qui prennent une certaine histoire du progrès à revers, qui résistent en tout cas à toute absorption dans des ensembles plus grands : aussi loin que l’on regarde, on se dit que Monaco ne pourra devenir que plus monégasque, qu’elle que puissent être les traités que la principauté signe.

Et évidemment l’entité la plus problématique de toutes reste le Vatican. J’ai voulu faire du Karst une sorte de Vatican mathématique. On a tous une passion inavouée pour ces petites monarchies coincées entre des grands États. Moi le premier, je commence par construire un jeune Flavio qui est censé être un Européen convaincu et qui finit à la fin du livre par embrasser un destin royal.

Illustration de Charlotte Guitard

Cet échange est extrait d’un long entretien paru dans le 17ème numéro de Limite !


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