Le visage à qui je m’adresse est aimable mais la notification est plus attractive encore. Un coup d’œil en coin à l’écran lumineux, un effleurement du doigt et c’est le monde superbe de l’actualité en continu, du live, du flux, qui s’ouvre devant mon regard impatient. Une guirlande de Noël qu’il faut vite débrancher au risque d’y perdre progressivement son intelligence et son cœur.

Tint ! Votre écran de smartphone vient de s’allumer. Quelques mots s’y affichent, clignotent, flamboyants. Monde formidable de l’actualité mis en boîte par la notification. Vos doigts vous démangent, votre réflexe est de cliquer, d’ouvrir l’annonce fraîchement reçue. Vous avez envie de savoir. L’application se lance, fluide, rapide et c’est un monde qui s’ouvre devant vos yeux. Un monde du live sur lequel nous n’avons aucune prise, un monde que nous ne pouvons pas saisir, sur lequel nous ne pouvons que glisser temporairement, dans l’illusion fugace d’y apprendre quelque chose. Le monde merveilleux de l’information en continu, du live, du clignotement intempestif des derniers chiffres de la Bourse et du nombre de morts provoqués par le dernier attentat.

Les présentateurs magnifiques nous lancent de grands sourires, et les informations simples, claires, hiérarchisées ruissellent de notre panoplie d’écrans ; ça ne peut être qu’instructif, non ?

Je bois un café sur une terrasse avec une amie. Nous profitons du soleil. Soudain, nos portables vibrent de concert sur la petite table. Dans l’élancement de notre curiosité, nous lisons le même message : « Mali : plus de 130 morts dans l’attaque d’un village. » Nous faisons la mine affligée de circonstance, c’est bien normal, la nouvelle est horrible et nous avons un cœur. 30 secondes plus tard, nous commandons un nouveau café et le bain de soleil reprend. Insidieusement, jour après jour, notification après notification, ce règne du chiffre, de l’information immédiate et compactée, détruit notre compréhension et assèche notre sensibilité. Les vies humaines raflées dans un drame deviennent des chiffres relayés sur un écran à l’autre bout du monde. Nous n’avons pas les noms des tués, nous ne saurons jamais qui ils étaient, ce qu’ils aimaient. L’information tombe, brute, sèche, prête à être gobée pour être aussi vite oubliée.

En fait, on sait sans comprendre. Le petit écran que nous transportons partout nous livre quotidiennement les soubresauts de l’actualité ; grâce à lui, nous sommes « au courant », branchés sur l’ « info en continu », jamais en dehors du flux permanent. Alors, puisqu’on nous informe, on retient quelques bribes, on apprend. Illusion rassurante. Mais, à l’heure du tout numérique et de la boulimie informationnelle généralisée, les médias et les réseaux sociaux, devenus ces fameux et hilarants « médias sociaux », n’existent que par leur concision, leur absence de contextualisation, leur côté « droit au but ». On n’a pas le temps, on n’a pas le temps ! Alors le culte de la petite phrase choc et du tweet polémique prend le pas sur l’analyse approfondie, le chiffre marque les esprits bien plus efficacement que le témoignage, la notification prendre définitivement de vitesse l’article long. On est au courant de tout et on ne comprend plus rien.

Ce torrent permanent de news qui fait vibrer le troupeau de smartphone en même temps à la terrasse du café nous empêche de questionner ce qui fait, justement, l’actualité. Pourquoi recevons-nous telle info et non telle autre ? Les agences de presse sont les premières à faire preuve de subjectivité, de parti pris, en faisant le choix de relayer un évènement et pas un autre. Un fait n’est-il réel que s’il est médiatisé ? Nous tapotons à toute vitesse sur nos smartphones, nous voulons tout voir, tout commenter. Mais nous n’atteindrons jamais l’exhaustivité. L’offre est trop importante, les news trop nombreuses, notre temps trop limité. Nous n’arriverons pas à tout gober. Et nous avons des œillères car notre fil d’actualité est déjà le résultat d’un choix, d’une sélection, d’un verdict qui tranche entre ce qui mérite d’être porté aux écrans et ce qui mérite d’être oublié.

Alors, puisque faire défiler les nouvelles sur l’écran de nos téléphones revient à savoir sans comprendre, à lire sans mémoriser, à zapper sans s’émouvoir, il vaut mieux supprimer toutes ces applications convulsives et ouvrir la feuille de chou locale. Car nous avons plus de prise sur l’élection dans notre village ou notre circonscription que sur le scrutin en Inde, nous prenons mieux la mesure de la fermeture de l’usine voisine que du dernier attentat en Somalie, et aussi parce que le New York Times ou Twitter ne parleront jamais du silure géant attrapé par Jojo hier dans la Saône.

Pour que les chiffres et le « prêt-à-penser » redeviennent des visages et de la réflexion.

Dans Rester Vivant, Michel Houellebecq écrivait ceci :

« Produit résiduel de l’impermanence, l’information s’oppose à la signification comme le plasma au cristal ; une société ayant atteint un palier de surchauffe n’implose pas nécessairement, mais elle s’avère incapable de produire une signification, toute son énergie étant monopolisée par la description informative de ses variations aléatoires. »

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