La fin du monde avait déjà eu lieu. Non pas une, mais des centaines de fois. Chaque fois et autant de fois que l’obstiné péché des hommes laissa, au bord d’un chemin sans compassion, un homme roué de coups, un enfant sans parents, une femme à acheter et à jeter. Chaque fois et autant de fois que le mal cessa d’être une idée pour devenir réalité, chaque fois qu’il désespéra, en un seul de ses coups, des milliers d’innocents. Chaque fois et autant de fois que la parole qui fait de Satan le Prince de ce monde prenait un sens terrible et vrai.

La fin du monde

Les hommes pensent que la fin du monde est devant eux. Ils craignent depuis toujours que le ciel s’effondre sur leur tête. C’est qu’ils n’interrogent pas assez leur cœur. Car alors ils sauraient que ça fait belle lurette que le ciel, au-dedans, gît, effondré, en miettes de cristal. Chaque cœur porte, dès la naissance, l’affront de tous les crimes commis. Chaque conscience, la nuit venue, en fait le cauchemar. Le monde n’est pas à perdre, il est déjà perdu.

Certains, il est vrai, idéalisent le passé. Ils idéalisent sans doute le temps où douze enfants étaient désignés, au petit matin, tirés au sort et des bras de leur mère pour être livrés à l’épée du grand prêtre. Quand le sang coule, le monde touche à sa fin. On s’imagine peut-être que la mère consentait à ces sacrifices. Qu’elle y voyait l’ordre des choses. Or écoutez, elle pousse des cris et devient folle. Dans son cœur, le monde vient de finir.

La fin du monde nous précède des millions de fois.

Marie

La fin du monde avait déjà eu lieu. Dieu décida d’en finir. De sauver le monde de sa propre catastrophe. Comment ? Par une action d’éclat ? Non, la dernière fois qu’Il se laissa aller à éclater, c’était en sanglots. Le Déluge avait tout emporté. Cette fois, ce sera humblement, discrètement. Un bébé. Un bébé allait naître d’une femme qui n’est rien. Une vierge. Une vierge est une femme, moins tous les enfants qu’elle n’a pas encore portés, qu’elle ne portera peut-être jamais. C’est une femme possiblement stérile. C’est un néant, dont Dieu voulut faire quelque chose. Elle s’appelait Marie. En elle aussi, la fin du monde avait déjà eu lieu. Mais son cœur, mille fois dévasté par le mal que l’homme fait à l’homme, ne s’était encore empli d’aucune consolation humaine. C’était un cœur en forme de creux, un creux à la façon d’un cri, un cri comme une prière qui ne s’arrête jamais. Marie, à chaque fin du monde, avait faim d’une justice plus grande. À chaque coup que l’homme recevait, c’est un coin d’elle-même qui s’enfonçait et le creux grandissait. En son cœur, il y avait l’appétit d’une justice si grande qu’elle n’était plus humaine. D’une justice à la mesure de l’humaine démesure. D’une justice qui ne devait ressembler à aucune autre, puisque, le mal étant fait, ou bien tout cesserait, ce serait à nouveau le Déluge, ou bien… ou bien… Ou bien il faudrait continuer d’aimer. Et aimer d’autant plus que le mal est plus grand. Cette justice, qui ne rend pas coup pour coup, se nomme Salut. Cette justice qui n’ajoute pas à la fin du monde une autre fin du monde, cette justice qui n’est pas le Déluge, que sera-t-elle ? Il y avait dans le cœur de Marie un creux en forme de question.

Le souffle d’un nouveau-né

Dieu eut lieu dans ce creux. Sous la forme d’une vie, imperceptible, à peine croyable, dans le sein d’une vierge. Sous le regard d’un homme, Joseph, qui aurait pu répudier Marie et qui n’en fit rien. Sous la forme de la joie alentour et des terribles pressentiments qui accompagnent les grossesses.

Dieu eut lieu dans ce cri de Marie. Un enfant nous est né.

La fin du monde avait déjà eu lieu. Dans la respiration paisible du nouveau-né, pourtant, le monde commençait d’être sauvé. À chaque inspiration, l’air putride d’un monde fini, l’air chargé du cri des innocents, était insufflé, puis rendu, et ce n’était plus le même air. Quelque chose, imperceptiblement, avait changé. Le monde était fini, mais il sera désormais possible d’y écrire une autre histoire. L’histoire d’un monde sauvé par la naissance d’un enfant et par le cri silencieux d’une vierge. L’histoire d’un monde définitivement perdu et sitôt retrouvé, quand un regard se penche sur le berceau et, en un coup d’œil, recouvre le sens de l’enfance.

La fin du monde a eu lieu il y a fort longtemps. Elle poursuit son œuvre. Mais dans la nuit que l’homme prépare à l’homme, une veilleuse s’est allumée. Sa flamme est fragile. On ne s’approche qu’à pas feutrés de l’enfant qui dort.

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