En 1846, dans L’Idéologie AllemandeMarx rêvait au jour où chaque homme, soulagé d’un travail aliénant par la double révolution technique et communiste, serait libre de « chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de s’occuper d’élevage le soir et de s’adonner à la critique après le repas, selon son envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique ». Bilan des courses.

Machine et capital

La technique nous libère-t-elle de plus en plus des tâches ingrates ? Tout dépend de qui l’on parle. Dans mon cas (un privilégié), il est clair que mon ordinateur et internet me facilitent la vie. Mais il faut constater d’abord que la production d’ordinateurs est fondée sur un exploitation massive de la main d’œuvre : les MacBook sont fabriqués par Foxconn à Shenzhen, Chengdu et Zhengzhou en Chine, dans d’immenses centres de production où plusieurs centaines de milliers d’ouvriers vivent sur place, travaillent douze heure par jour pour quarante centimes de l’heure au milieu des vapeurs mortelles de n-hexane et de benzène, le tout harcelés par des contremaîtres qui viennent parfois les chercher la nuit dans leurs dortoirs pour leur imposer de reprendre leur poste sur la chaîne de montage (un rapport de l’Organisation Internationale du Travail et de l’ONG China Labor Watch a décrit ces usines comme de « véritables camps de concentration »).

De ce fait, on pourrait dire que la technique comme produit décharge le consommateur et accable le producteur. Et en tant que moyen de production, elle permet des gains de productivité qui enrichissent davantage le capital que les travailleurs. L’introduction des nouvelles technologies dans le secteur tertiaire aux USA entre 2000 et 2010 a augmenté la productivité de 20% quand les salaires baissaient de 5%… On ne peut donc que confirmer la thèse de Marx selon laquelle les nouvelles technologies n’avaient jamais eu pour fonction d’alléger le travail, mais seulement d’augmenter la plus-value.

Du travail à l’emploi

En réalité, quand on parle de l’automatisation du travail, on parle moins de travail que d’emploi. Ce n’est pas la même chose. La machine remplace l’un par l’autre : travailler, c’est mettre en œuvre ses propres capacités (physiques ou intellectuelles) pour se réaliser dans son produit. Être employé, au contraire, c’est mettre ses capacités au service d’un système de production qui nous dépasse, qui consomme nos capacités à son profit, et dans lequel l’employé ne fait que se consumer (burn outbore out...). En réduisant le travailleur au rang d’employé, le capitalisme en fait un rouage dans sa machine productive : là réside la logique originaire de l’automatisation du travail. Ce n’est plus l’homme qui travaille aujourd’hui, c’est le capital qui se reproduit, et sa logique est de diminuer la masse salariale, c’est-à-dire d’évacuer les humains : bientôt l’homme sera superflu.

Marx avait donc raison d’affirmer que la logique capitaliste […]

[Il vous reste 50% à lire]

Couverture Limite n°9 petite

La suite est à lire dans le quatrième numéro de la Revue Limite, en vente en ligne. Vous pouvez également trouver le dernier numéro en ligne ou en librairie.

En vous abonnant avant le 15 mars, vous pouvez également recevoir les quatre prochains numéros (à partir du n°10 à paraître en avril) directement chez vous.

Jean Vioulac

Professeur agrégé et docteur en philosophie, Jean Vioulac est notamment l'auteur de L'époque de la technique (PUF, 2009), La logique totalitaire (PUF, 2013), Apocalypse de la vérité (Ad Solem, 2014) et Science et Révolution (PUF, 2015).

Les derniers articles par Jean Vioulac (tout voir)