D’une énième expérience touristique médiocre, Timothée tire une leçon éclatante sur la transformation du voyage en tourisme, de l’aventure en industrie, du dépaysement en standardisation.

Je me dirigeais vers un lieu touristique, un « incontournable » selon le guide. Qu’en attendais-je au juste ? Je me posais la question dans le minibus climatisé en regardant le paysage défiler à travers la vitre teintée. Je n’étais pas particulièrement joyeux, je n’éprouvais nul hâte ou excitation à l’approche de cet endroit si souvent évoqué. Impossible de simuler un enthousiasme quelconque, ça n’aurait pas tenu bien longtemps. Finalement, il me sembla que ce que je recherchais probablement c’était une certaine beauté du lieu, éventuellement une atmosphère unique. L’endroit ne m’était pas tout à fait inconnu, j’avais vu des photos, enregistré quelques informations historiques. Il fallait donc à présent vérifier sur le terrain la véracité de ces mises en bouche. Ça ne me faisait plus du tout rêver tout à coup et je commençais à être sérieusement ennuyé ; quoi de plus triste que des individus circulant sans joie sur des parcours balisés ? Je pris brusquement conscience avec angoisse que je n’aurais jamais assez d’une vie pour vérifier le contenu de tous les guides de voyage. Une fois sur place, mes craintes se confirmèrent. Le lieu en question, qui avait été à l’époque de sa grandeur un sanctuaire vibrant de la foi des milliers de fidèles venus ici en pèlerinage, n’était désormais plus qu’un centre récréatif supplémentaire visant à divertir des foules avides de photos socialement exploitable et de loisirs faciles. Dans le village voisin, plusieurs auberges de jeunesse fonctionnaient à plein régime et de petites compagnies louaient des scooters à la journée pour un prix dérisoire. Toute l’économie locale était à présent fondée sur cette industrie touristique ; le matin, les gens du coin disposaient sur leurs étals des babioles en plastique et des tee-shirts pour les touristes désireux d’acquérir des souvenirs.

Le temps révolu du voyage comme moyen

Le voyage constitue une dépense d’argent et d’énergie considérables, alors il convient de s’interroger sur le sens de cette démarche, particulièrement à notre époque. Dans les siècles antérieurs, l’idée du voyage était indissociable de l’exploration – avec la recherche et la découverte progressives des « terra incognita » – mais aussi de la stratégie politique et militaire : conquête de nouveaux territoires, constitution d’empires, volonté hégémonique dans une logique de rivalité et d’affrontement. Et lorsqu’il ne s’agissait pas de découvrir de nouvelles terres puis de les conquérir, l’ambition de celui qui partait en voyage était scientifique -recherches ethnographiques avec la découverte de nouvelles cultures, de nouveaux modes de vie, recherche et découverte de nouvelles espèces animales et végétales, de nouveaux climats et écosystèmes- ou artistique -peintures, littérature, sculpture, poésie, photographie. Le voyage n’était donc pas la finalité mais le moyen ; et la finalité, quand elle n’était pas stratégique -découverte et conquête- était encyclopédique : qu’il s’agisse d’un scientifique ou d’un artiste, aussi différentes soit leurs aspirations, l’enjeu était de rendre compte du monde en découvrant toutes les variations possibles de ce qui le compose : la matière en elle-même (pour le scientifique) et le regard que l’homme pose sur elle (pour l’artiste).

La mutation totale du voyage

Les dernières décennies sont passionnantes car elles offrent le spectacle d’une mutation totale de ce qu’est devenu « le voyage » ; et ce n’est pas un maigre sujet. Le mouvement vers de nouveaux espaces est un phénomène qui accompagne l’homme depuis ses débuts ; les sociétés humaines ont toujours été attirées par un ailleurs, que ce soit pour des raisons claires et rationnelles (découverte et conquête, recherche scientifique, contrôle des terres et des matières premières qui s’y trouvent) ou d’autres beaucoup plus difficile à définir ; car le voyage est promesse et mystère, et l’insatisfaction éternelle de l’homme offre un terrain propice lorsque les sirènes du large commencent à chanter. Mais c’est bien cette aura de mystère qui disparaît avec le phénomène touristique. Là où le voyageur s’enfonce dans l’inconnu, le touriste suit les chemins balisés ; là où le voyageur considère toutes choses rencontrées en route -qu’elles soient agréables ou désagréables- comme des péripéties faisant partie du voyage, le touriste multiplie les assurances pour éviter tout imprévu. Le voyage est une aventure, le tourisme une industrie. Le premier accepte le risque, le second vise à divertir en toute sécurité. Le tourisme n’est pas la forme moderne du voyage, il en est le parfait opposé.

Le tourisme contre le voyage

Au cours des siècles passés, le voyage avait lieu au nom d’une certaine utilité : utile de découvrir et de s’installer sur de nouvelles terres afin d’étendre son influence et d’asseoir sa puissance, utile d’y contrôler les ressources afin d’accroître ses richesses et de développer son commerce, utile de découvrir de nouvelles espèces afin d’enrichir l’ensemble des connaissances humaines. Et concernant l’art, qu’il est plus délicat d’associer au terme d’« utilité », on peut simplement constater que les œuvres réalisées au cœur du voyage ont non seulement enrichi considérablement l’art en général mais en constitue également une part essentielle. La mutation à laquelle nous assistons aujourd’hui est peut-être là : le voyage a presque entièrement évacué la notion d’utilité pour devenir un moyen de divertissement, un espace de loisir particulièrement sophistiqué et jouissant d’un catalogue de possibilités nombreuses et variées. Le voyage est devenu tourisme. Le voyageur est en voie d’extinction, le touriste est partout. Le monde est devenu un vaste musée qu’il s’agit de parcourir avec frénésie. Le touriste voit ce qu’il est venu voir, ses émotions sont anticipées par les recherches qu’il a effectuées, les photos qu’il a consultées, les avis qu’il a lus.

Partout où il va, le touriste a la possibilité d’adopter le même comportement que chez lui : connexion à internet et aux réseaux sociaux, usage universel de l’anglais « globish », consommation dans les mêmes grandes chaînes de distribution, etc.

Le phénomène touristique est un phénomène de masse qui envoie des centaines de millions d’individus aux quatre coins de la planète en permanence : la conséquence logique est l’adoption rapide des mêmes standards de consommation un peu partout dans le monde. Le touriste est ailleurs mais il vit comme chez lui, il n’y a pas de dépaysement brutal, d’immersion totale, de choc culturel car les différences parfois énormes entre les cultures humaines tendent à disparaître progressivement du fait d’une mondialisation culturelle qui met en péril les particularités de chaque identité. Les émotions ressenties sont amoindries, aseptisées, parasitées par l’incessant flux d’informations : le lieu ne s’offre plus dans la beauté de l’instant car il est présent depuis longtemps sur nos écrans. Et si notre capacité à nous émouvoir est étouffée à ce point, c’est la création artistique en voyage qui disparaît. Comment écrire un poème sur l’âme du lieu si ce dernier est souillé par les enseignes des marques mondiales et les centres commerciaux, tous semblables où que l’on se trouve sur terre ?

 

 

 

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