L’entreprise américaine SmartBe commercialise depuis peu la première poussette connectée, l’Intelligent Stroller. En clair, plus besoin de pousser le landau. Celui-ci, doté de capteurs et d’un moteur électrique, suit comme un petit toutou le signal du smartphone de Maman… Maman peut donc faire son jogging sans toucher au guidon. Vous avez dit progrès ?

Tout est propre. Cela se passe dans un parc citadin. Elle est jeune, mince comme une barre sans calorie et a une peau laiteuse qui ferait frémir mon dermatologue (lequel la caractériserait de « caucasienne », avec ces pupilles dilatées de médecin colonial qui m’inquiètent un peu lorsqu’il passe mes points de beauté en revue). Ses cheveux sont lisses, roux et ramenés en une queue de cheval ergo-dynamique. Elle porte une espèce de training moulant et un manteau matelassé. Son maquillage est discret, sobre. Elle tient un cellulaire et ne sourit (sans éclat) que lorsque elle l’utilise, plutôt pour parler que pour « texter ». Cette femme est une mère : devant elle un landau roule, par lui-même, toujours à la même distance du téléphone portable à écran tactile : il s’arrête de rouler quand elle s’arrête de déplacer son téléphone; il recule quand celui-ci recule, avance quand il avance. On s’attendrait presque à ce qu’elle jette le téléphone et que le landau aille le lui chercher, en bon toutou. Ainsi peut-elle se concentrer en toute sécurité sur son jogging, sa perte de cellulite, sa taille fine, jouer à la poupée shopping avec son aînée et profiter pleinement de son congé maternité en discutant soldes et produits santés.

On ne voit pas l’enfant, sauf sur l’écran du téléphone, à la fin de la publicité, quand l’appareil la prévient qu’il est éveillé. C’est que Bébé (on dit « Bébé », de nos jours, et plus « le » bébé ou « un » bébé ou « ce » bébé) Bébé, disais-je, est soigneusement rangé dans son landau, dont la porte (!) s’ouvre et se ferme en glissant verticalement, le protégeant de la pluie, du vent, du froid, du paysage, des feuilles automnales, de la lumière du soleil, peut-être même des chocs de voitures et des bombardements d’U.V. indélicats. Le landau dispose aussi d’une alarme (et sans doute d’une signature GPS) et d’un habitable qui, sur commande caressée sur l’écran, réchauffe le biberon. Ben oui, quoi, c’est pas Bébé qui va faire la loi ! On n’oubliera pas qu’une petite musique douce ou une berceuse peut être diffusée à l’intérieur du landau pour couvrir les pleurs de l’enfant ou le calmer et que l’avenir prévoit sans doute la possibilité de diffuser un dessin animé éducatif sur les écureuils gris des parcs américains et des bisous que maman envoie de son téléphone… Tout est possible. C’est ça, le confort !

Le confort ! Voici l’un des grands principes qui régit la vie des post ou des hyper ou des super ou encore des méga modernes. On l’invoque absolument partout : de l’ergonomie d’un clavier à la plus petite avancée de la domotique, du moelleux d’un siège de bagnole qui détecte votre stress ou règle la climatisation à l’aide de la sueur de votre fessier au tout-en-un des trithérapies, en passant par ces nouveaux tampax connectés qui vous avertissent, sur votre Iphone, de l’intensité du flux de sang et du taux de remplissage, sans parler des utérus artificiels qui élimineront tous les désagréments de la grossesse aux femmes… Or, assez curieusement, et contrairement à d’autres concepts essentiels à notre civilisation comme l’efficacité, la productivité, etc., on ne se demande jamais vraiment ce qu’est le confort : puisqu’il est une notion à la fois subjective et liée à un imaginaire social, il ne vient à l’idée de personne de le définir.

Alors, tentons de le faire, voulez-vous ? Qu’est-ce que le confort ? La suppression de certains désagréments ou efforts physiques, l’accroissement d’un sentiment de bien-être, de familiarité ou de sécurité, mais aussi un processus de facilitation (l’action ou la situation demande le moins possible d’investissement en temps et en dépenses intellectuelles ou physiques, ce qui augmente en théorie la productivité) et  de simplification (la réduction du nombre d’actions à articuler) ainsi que la réduction de la  conscience de ce que l’on fait, de l’intentionnalité (l’orientation de la conscience vers une action), du souci (du fait que l’on garde en tête des problématiques et des actions à élaborer pour produire le résultat attendu), de la réflexion (de l’élaboration des stratégies pour résoudre le problème et de ce que ces actions amènent). En sus de la prévisibilité, le confort implique des automatismes, de la part d’un objet ou de celui qui l’utilise, une réduction drastique des potentialités d’action et un report de cette action sur d’autres. Il engendre donc la dilution de la responsabilité, voire l’irresponsabilité, aussi bien du point de vue moral que technique : on ne perçoit plus ce que l’action implique en amont ni ce qu’elle amène en aval; on ne perçoit plus la division du travail social (qui en a été accentuée).

Le confort est aussi un état global; il est plus que la somme des conforts liés aux multiples actions que l’on mène; il fait système, même du point de vue psychologique. Il a, comme les addictions, un effet de tolérance : plus on en a, plus on en a besoin, plus on en veut d’autre pour conserver le même degré de satisfaction; il infuse dans des domaines où il n’existe pas, ou moins. Prenez la vitesse de réaction d’un ordinateur; elle influe sur la perception du temps de réaction dans les autres situations de la vie.

L’essentiel de la création technique vise non pas à résoudre des problèmes, mais à augmenter les situations de confort, sur un ou plusieurs des aspects qui le caractérise. Cela n’est pas un mal et, à vrai dire, des pierres brisées pour trancher les morceaux de viande qu’ils volaient aux hyènes aux apps de Silicon Valley qui vous volent vos petits secrets, les hommes n’ont cessé de rechercher du confort, notamment parce qu’il permet une meilleure utilisation des outils, donc une plus grande probabilité de survie. Cependant, on est en droit de se demander si, comme Ivan Illich l’a démontré pour l’automobile, le cumul de ces conforts n’a pas un effet contreproductif, s’il n’a pas atteint un seuil critique très nuisible à d’autres aspects de la vie voire aux objectifs qu’il poursuit. Pour rappel, en 1971, se basant sur les écrits de Jacques Ellul et les travaux de Léopold Kohr, Ivan Illich et une équipe d’ingénieurs et de spécialistes des sciences sociales, avaient montré que l’automobile individuelle avait (et a plus que jamais) pour effet de faire perdre du temps non seulement aux utilisateurs, mais aussi aux autres, d’allonger les distances entre les lieux de vie, de travail, de loisir et de rendre toute alternative impossible, individuellement et collectivement (ce qu’il appelait un monopole radical). Pour payer son automobile (tous frais compris), il faut en moyenne travailler un nombre d’heures qui, déduit des heures « gagnées » par la vitesse moyenne du véhicule, ramène celle-ci à la vitesse d’un vélo. Là dessus, plus les gens ont de véhicules, plus ils sont ralentis sur les routes (prenant leurs véhicules au même moments et dans les mêmes directions) et plus l’urbanisme est modifié en faveur des grandes banlieues :  les villes sont conquises par l’automobile, deviennent invivables et donc les plus riches partent pour les banlieues, les activités sont relocalisées eu égard à la possibilité d’utiliser son automobile. Impossible, d’ailleurs, que l’automobile ne devienne pas un objet de consommation individuelle : le coût exorbitant des infrastructures l’oblige. Quant aux alternatives, elles sont largement supprimées ou  leur usage rendu difficile (un bus au milieu des embouteillages est à la fois moins confortable et aussi lent que les automobiles) voire impossible, ce qui amène un accroissement du succès des automobiles, et ainsi de suite. Ellul ne disait pas autre chose au moment de la révolution informatique, individuelle et institutionnelle… Quant à André Gorz, dans son admirable Idéologie sociale de la bagnole, il analysait comment le tout-à-la voiture avait été vendu aux populations des sociétés industrielles capitalistes. Il faudrait au passage une étude semblable sur le sujet, notamment pour comprendre comment les kits de confort, les ajouts, les ajustements faits à des objets comme l’automobile servent aujourd’hui à justifier, à légitimer, du point de vue pragmatique, et plus seulement symbolique (comme le classement social en fonction du type de véhicule), l’usage de ces objets alors même que n’importe qui peut constater leur contre-productivité individuelle et collective : les accidents, aurait pu dire Aristote, justifient l’absence d’essence…

Eu égard à la définition qui en a été donnée, le techno-landau de Maman est bien confortable : il élimine l’effort physique consistant à le pousser, réduit les soucis de la Génitrix lounge (les apps dans le smartphone s’en soucient à sa place) puisque le nombre d’actions à produire pour s’occuper de l’enfant, est automatique, donc prévisible, etc. Par contre, son fonctionnement interne échappe presque complètement à son utilisateur : les automatismes, les procédures rituelles et les interfaces font passer la pilule de l’incompréhension des mécanismes électroniques et informatiques en jeu; il est bourré de batteries, de métaux lourds, de plastique, de tout ce qui, produit en masse, est polluant, cancérigène et détestable; il appelle littéralement les apps ultérieures : le check-up médical permanent, le recueil, l’enregistrement voire le traitement des données en général, des trajets, des performances, des mesures, etc. avec, au final, les publicités adaptées et  la standardisation des soins donnés à Bébé… Là-dessus, les interactions, la tendresse, les regards entre la maman et le bébé, ou encore la perception de l’environnement direct par le gosse sont rendus difficiles. Avec la fin du souci s’envole l’attention, avec l’accroissement de la surveillance, le plaisir, l’émerveillement et… l’affection ?

Mes enfants, dans leur landau, aimaient regarder les frondaisons des arbres, recevoir les bisous spontanés ou une petite caresse fugace des parents, du ou des grands frères; le cahot des chemins de terre les endormait, les éclats du soleil leur faisaient faire une petite grimace et les premières gouttes de pluie, une moue presque « argotique »; et dès qu’il y avait quelque chose d’intéressant à voir, on les prenait dans les bras et on le leur montrait : ils participaient à la balade. Quant à l’effort pour pousser le landau dans la caillasse, sur les montées des collines ardennaises, ou au poids du sac contenant le biberon (ou plutôt la bouteille d’eau, car nos nourrissons buvaient au sein) et d’autres objets (épées de bois, mouchoirs, tartines pour les plus grands, pommes de pain récoltées, champignons cueillis, etc.), ils rappelaient au papa et à la maman que l’immense responsabilité d’éduquer ne peut s’embarrasser ni de majuscules qui font du devoir une fonction, ni de mécaniques qui font de l’amour une procédure.

Frédéric Dufoing

Frédéric Dufoing est philosophe et politologue de formation. Il est l'auteur de L'Ecologie radicale, Infolio, 2012 et de Vers un écologisme chrétien, Mediaspaul, 2017.