Solange Bied-Charreton est écrivain et journaliste. Elle a notamment collaboré au deuxième numéro de Limite. Aux éditions Stock, elle publie son troisième roman, Les visages pâles, satire de la haute bourgeoisie conservatrice. Des tours en verre de la Défense aux cortèges de la Manif pour Tous, en passant par un déchirement familial autour de la vente d’une maison de campagne, l’auteur peint un tableau cruel et réaliste de ce milieu social.

Les « visages pâles » désignent les membres de la jeune génération de la bourgeoisie conservatrice française. Qu’est-ce qui vous amène à diagnostiquer l’agonie, ou du moins le caractère extrêmement  désabusé de cette frange de la société ?

Il y a deux choses à distinguer, le milieu social et la génération. Je ne parle pas d’une génération en général mais d’un milieu social – la bourgeoisie – à travers cette génération de trentenaires qu’incarnent mes personnages.

De Balzac jusqu’à Marcel Aymé en passant par Aragon, le constat s’avère toujours identique – il ne s’agit pas d’un trait spécifique à l’époque mais constant depuis deux siècles – la bourgeoisie a toujours été décadente. Elle dit toujours des choses qu’elle ne fait pas, elle est schizophrène. Elle va à la messe, écoute l’évangile du jeune homme riche mais se plaint parce ce qu’elle paye l’ISF. Je ne fais qu’une photographie de la bourgeoisie en 2013.

Une partie de cette génération issue de ce milieu se caractérise par son anti-modernisme. D’où l’engagement de l’un des personnages dans La Manif pour Tous, dont le récit sarcastique parsème votre livre. Est-ce que La Manif pour Tous vous a d’abord frappé par sa vacuité ?

Les combats de La Manif Pour Tous sont intéressants et soulignent des préoccupations légitimes. En revanche, le sujet de mon roman est la satire de la haute bourgeoisie. J’utilise La Manif Pour Tous comme un révélateur du comportement de la bourgeoisie catholique, une manière de caractériser ce milieu social. Je distingue le combat et les questions posées par ce mouvement d’une part et d’autre part la peinture des groupes sociaux, ce qui m’intéresse en tant qu’écrivain.

Je pense à cette scène de mon livre où des manifestants, stéréotypes de grands bourgeois, défilent en reprenant le slogan « Nous sommes le peuple »… tableau pour le moins cocasse. Je décris des gens hors-sol, parfois sincères et animés de très bonnes intentions, mais je cherche à décrypter les attributs de classe qui les définissent.

Le monde du travail – à travers le jargon managérial que vous retranscrivez – est omniprésent. Vous nous présentez un monde désespérant. Certes, mais on pourrait rétorquer que le travail a toujours été pénible. Qu’est ce qui est spécifiquement accablant dans l’univers des services que vous décrivez ?

L’époque contemporaine, depuis la seconde guerre mondiale, a vu dans les pays développés l’explosion de métiers de services. Cette tertiarisation entraine l’implication des personnes dans des professions qui ne convoquent ni les aptitudes manuelles, ni intellectuelles ni encore moins créatives.

A mes yeux, ce monde du travail tertiaire constitue à la fois un objet d’angoisse, de révolte et de fascination – ce monde est présent dans chacun de mes trois livres. Enjoy, mon premier roman, traite notamment de cette question à travers le personnage de Charles Valérien, qui exerce la profession de « consultant ». Le langage managérial, truffé de mots empruntés à l’anglais, exprime cette vacuité. J’y vois le langage de l’anthropologie capitaliste où tout se vend, s’achète et où, surtout, le concret n’existe pas. A l’enfance ou à l’adolescence, il est plus qu’angoissant de ne pas comprendre le métier de son père. Une arrivée dans la vie professionnelle dans le tertiaire m’apparaît, en elle-même, un facteur de dépression. Je parle beaucoup de ces métiers qu’on aurait voulu exercer –  peintre, apiculteur, etc. des métiers concrets ! – alors que la réalité nous conduit à devenir Product Sales Manager… J’ai l’impression que cette tendance s’apparente au destin de l’Occident.

Des journalistes me reprochent d’écrire des choses désespérantes mais pourtant, je ne porte jamais de jugement, je ne fais jamais que tendre un miroir. Je ne retranscris uniquement des choses que j’entends et que je vois. Je n’exagère rien. Il y a des choses que je ne mets pas dans mes livres parce que je me dis que cela serait… too much. Cela ne me semble pas réaliste alors qu’au contraire, ce n’est rien de plus que la réalité. Je me sens parfois obligée d’atténuer cette réalité.

Les visages pâles, Stock, 24 août 2016

Les visages pâles, Stock, 24 août 2016

Votre livre est loin de se limiter à une satire sociale. Les plus belles pages sont consacrées à la passion amoureuse entre Lucile Estienne et l’énigmatique Charles Valérien… Passion brûlante mais sans issue. Diriez-vous que cette génération de « visages pâles » est malade de romantisme, au détriment de l’amour durable ?

Il y a très longtemps que le ver est dans le fruit, que l’amour durable est menacé. Nous sommes cependant parvenus aujourd’hui à un point où plus rien n’est sûr. Nous retrouvons ce que le sociologue Zygmunt Bauman conceptualise dans l’épithète « liquide ». Les seules choses qui devraient être solide dans votre vie, à savoir votre identité, la personne avec qui vous dormez, les choses qui tiennent debout dans votre vie normalement, s’écroulent, se liquéfient. Tout devient CDD, tout devient temporaire.

On assiste ainsi à une marchandisation de l’amour, à une prostitution organisée. Les sites de rencontres font que les gens finissent par choisir leurs conjoints comme des produits, avec pitch et packaging. J’attends ce moment où apparaîtra la rubrique « commentaires » sur les sites de rencontre, le fameux « retour client ». Après avoir consommé le produit – la personne avec qui l’on couche, car l’on ne fait plus que coucher – on pourrait partager son commentaire afin d’évaluer le partenaire sur le plan sexuel et affectif. J’aurais pu écrire quelque chose comme ça…

On souhaite que vous l’écriviez ! Par ailleurs, le spectre du retour à la terre (à travers la maison de famille dont la vente déchire la famille) plane sur votre livre. Suggérez-vous que le salut se trouve à la campagne ?

Oui, mais j’ai peur qu’il s’agisse du point de vue idyllique d’une personne qui a toujours habité à Paris, bien que j’aie toujours passé mes vacances à la campagne. La ville est ambivalente. La ville civilise parce qu’elle oblige à s’habiller, à se tenir correctement – c’est le sens même du mot « urbain » – mais la ville pervertit. Les auteurs latins l’écrivaient déjà. Elle pervertit à cause de la manière dont on vit dans les grandes villes, la manière dont les gens travaillent, consomment, aiment. Mes personnages incarnent ces comportements. Ces gens, à une autre époque et ailleurs qu’à Paris, seraient mariés depuis dix ans et auraient construit des choses solides dans leur vie. Et d’autre part, la ville, c’est le royaume de l’argent.

Il me semblait important de conclure mon livre sur la maison de famille et sur la campagne. Je ne sais pas ce qu’il adviendra ensuite de mes personnage mais je voulais qu’ils parviennent à l’ataraxie. Contrairement à mes deux précédents livres qui s’achèvent alors que le couperet tombe pour les protagonistes, celui-ci laisse place, non pas à une happy end, mais à une situation où ils peuvent se ressaisir. Ce « retour à la terre » représente si ce n’est le salut, du moins un recours.

 

Les deux premiers romans de Solange Bied-Charreton, Enjoy (2012) et Nous sommes jeunes et fiers (2014), ont également été publiés chez Stock. 

Crédit photo : Julien Falsimagne

Grégoire Deherr

Redacteur en chef de revuelimite.fr

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