On vous l’avait annoncé, on y était : après plusieurs projections en province, et avant sa sortie en salle le 24 février, François Ruffin présentait hier soir son film Merci Patron ! en avant-première à Paris. Financé par les lecteurs de l’excellent journal Fakir, basé à Amiens, ce film nous plonge dans les coulisses de l’industrie du luxe. Compte-rendu de Gaultier Bès.

Soirée réconciliation

Non loin du mur des Fédérés, la salle avait un petit côté communard. Espace Olympe de Gouges, tracts anti-TAFTA, punch picard, fanfare qui chante Bella Ciao : j’étais bien chez Fakir, les bio’chélviks enracinés. Heureusement, pour prévenir tout débordement, Ruffin prévint : cette soirée était placée sous le signe de la réconciliation et du « dialogue social ».

Preuve en fut que deux représentants du « MERDEF PIF » (pour Paris-Île de France) purent prendre la parole pour célébrer les bienfaits dudit dialogue et manifester leur confiance dans « le capital innovation de la marque France » (prononcer fwens). Ensuite, on a parlé de Goodyear, vous savez cette entreprise qui a quadruplé ses bénéfices en 2014 et licencié les 1143 salariés licenciés de son usine à Amiens. Equité oblige, après le « Merdef », c’est Mickaël, l’un des huit ex-salariés de Goodyear condamnés à neuf mois de prison ferme pour « séquestration » de deux cadres, qui prit la « sucette » pour évoquer les luttes passées et à venir, et raconter ce qui s’était vraiment passé ce jour-là. Il rappela en effet que la soi-disant « violence » syndicale n’avait rien à voir avec la violence patronale, beaucoup moins spectaculaire, mais beaucoup plus destructrice. Car ce n’est pas leur chemise que risquent les ouvriers licenciés, mais leur peau. En témoignent les terribles et nombreux drames, occultés par l’actualité, mais vécus à chaque licenciement par les « ex » : divorces, alcoolisme, suicides, etc.

Juste avant, dans un petit film tourné pendant la campagne électorale de 2012, on voyait un économiste du Crédit Agricole annoncer en toute simplicité : « Hollande devra choisir entre son électorat et les marchés financiers. Il choisira ces derniers, car il ne peut pas faire autrement, il est dans la zone euro. Il fera comme les Allemands, les Grecs, les Espagnols, il devra remettre en cause le CDI ». Macron était dans les cartons, nous étions prévenus.

My name is No, Arnault

Autant le dire tout de suite : le film du camarade François Ruffin est un petit chef-d’oeuvre. Non pas cinématographique ou esthétique, mais éthique et politique. Ce n’est pas seulement qu’il a transposé à l’écran le ton à la fois tendre et corrosif de Fakir, dans un (énième) émouvant documentaire social, c’est qu’il a fait un film d’action, un vrai. Un thriller, même, avec des héros (populaires), des méchants (très méchants), de l’amour, de la violence, du suspense et de l’humour. Et même une morale (très morale).

Simplement, les protagonistes ne s’appellent James, Jason, Ruth ou Vermina, mais Marie-Hélène,  Jocelyne, Serge et… Bernard. Oui, Bernard, Bernard Arnault, le patron de LVMH, l’homme le plus riche de France, la 10e fortune mondiale, le témoin de mariage (avec Martin Bouygues, un autre milliardaire) de Nicolas et Cécilia Sarkozy. Bernard, quoi, alias Dr No. Vous vous souvenez peut-être de la très pétillante inauguration de sa Fondation Louis-Vuitton pour la création, en octobre 2014, avec François Hollande. Ou de la « Une » de Libé quand, en septembre 2012, il avait demandé la nationalité belge : « Casse-toi riche con ! ». Ou, si vous avez lu le n°1 de Limite, de sa trahison après sa reprise du groupe Boussac Saint-Frères : sur les 16 000 employés, il s’était engagé à en garder 12 200, il n’en restera finalement que 8700. Et bien voilà, le film de Ruffin réhabilite Bernard, lave son honneur souillé, en lui donnant l’occasion de réparer un peu cette bien mauvaise action.

Serge et Jocelyne : les Klur contre-attaquent

Ce film, qui oscille entre comédie et tragédie, se joue en cinq actes : « La Mission », « L’AG », « La Maison », « La Clause » et « Le CDI ». C’est l’histoire d’une famille, les Klur, et d’un patron, Bernard Arnault, d’une famille face à un patron, d’une famille qui relève la tête face à un patron. D’un homme, Serge, et d’une femme, Jocelyne, tous deux au chômage après avoir été licenciés par Arnault, vivotant avec quatre cents euros par mois, et de leur fils, Jérémy, qui retrouvent le sourire après des années noires.

C’est que grâce à Marie-Hélène, une autre ancienne de Boussac, déléguée CGT, ils ont rencontré la bande à Ruffin. Sous nos yeux incrédules, un bras de fer est engagé, un rapport de forces s’inverse, grâce à l’ingéniosité de Fakir certes, mais surtout grâce à la belle et solidaire pugnacité de ces petites gens du Nord. Gens ordinaires et sublimes. Gens de Flixecourt, bourgade délaissée de la Somme, anciens de Boussac Saint-Frères, que notre espiègle Ruffin des bois vient soutenir, alors qu’ils sont sur le point d’être expulsés de chez eux. Le film est une « arnarque en version lutte des classes ». On y rit des riches, on se réjouit de la belle petite revanche que des pauvres arrivent, avec un peu d’organisation, à prendre sur eux. C’est l’attaque des Klur.

Il y a aussi Catherine, sœur Catherine, une dominicaine qui s’est faite religieuse ouvrière, à la chaîne, durant vingt-trois années. Syndicaliste à la CFDT, elle a défendu les vaincus des ateliers aux comités d’entreprise, puis aux prud’hommes. C’est elle au début du film qui, devant les ateliers désormais vides de l’usine textile Boussac, résume la forfaiture d’Arnault « le prédateur » et lance à Ruffin : « Tu sais, dans l’évangile, il y a écrit cette phrase : Nul ne peut servir à la fois Dieu et l’Argent ! Moi, j’ai choisi de servir Dieu, à travers les gens, enfin j’essaie ! »

Que faire ?

Si le film est une magnifique bouffée d’espérance, où l’on voit que les puissants ne sont pas si puissants qu’on croit, est-il pour autant révolutionnaire ? Est-il susceptible, puisque c’est le projet avoué de Fakir, d’enclencher cette force motrice qui seule fait les révolutions ? Pendant que Ruffin répondait à quelques questions, et juste avant que Frédéric Lordon n’esquisse quelques perspectives d’action, quelques militants ont en tous cas interrompu les échanges reprochant au film sa pseudo-« démagogie » et son caractère apolitique. De fait, comment passer de l’individuel au collectif ? Comment soulever la masse critique susceptible de changer vraiment les choses ?

A Fakir, au moins, ils ne se voilent pas la face. Ils savent et reconnaissent que, majoritairement, leurs rédacteurs sont comme leurs lecteurs : des petit-bourgeois. Alors ils se donnent cette mission, que leur film illustre, et qui est la condition de tout changement social décisif : briser l’entre-soi, jeter des passerelles entre des gens qui ne se parlent pas ou plus, pour favoriser une jonction entre classe populaire et classe moyenne, toutes deux précarisées, voire prolétarisées. Unir les Goodyear et les profs, les Contis et les tacots, les Klur et les Ruffin. Merci Patron ! montre – et c’est sa belle morale, et sa belle leçon – que cette  union peut, ici et maintenant, être synonyme de victoire sociale, de fierté retrouvée, de justice tout simplement. A travers l’histoire d’un couple, on se met à imaginer ce que pourrait être une France où des gens comme Arnault ne pourraient pas gagner en un an des milliers d’années de salaire d’une de ses employées, où les puissants qui transgressent les lois seraient punis avec la même sévérité que les anonymes, et où plonger des gens dans la misère pour dégager des bénéfices et augmenter des dividendes ferait de vous, non un magnat, mais un paria.

Bref, si vous voulez savoir comment, avec des moyens techniques et financiers dérisoires, on peut faire reculer et même plier le leader mondial du luxe, si vous voulez voir un élu socialiste véreux, et un journaliste honnête, si vous voulez rire en faisant de ce rire un brûlot politique, allez voir Merci Patron !

Toutes les infos ici : http://fakirpresse.info/Merci-patron-en-tournee.html

Merci patron – Les Charlots : https://www.youtube.com/watch?v=BP3_dgTofKA

 

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la rédaction de Limite
Agrégé de lettres et professeur de français à Dreux