Le vendredi 7 octobre dernier était distribué à tous les abonnés du quotidien La Croix un exemplaire spécial de la Revue Projet, consacré au Front national. « Extrême droite : écouter, comprendre, agir » tel est le titre du magazine jésuite qui a suscité la polémique.

Le numéro de la Revue Projet consacré à « l’extrême-droite » – tel est le terme assumé –  est un objet paradoxal. Réalisé en partenariat avec des associations confrontées au quotidien à la progression des idées du FN dans la société française (Secours Catholique, Pax Christi, CCFD, Chrétiens en forum), il s’agit d’un travail d’enquête remarquable qui explique les raisons de ce vote. Il promène le lecteur à travers la « France périphérique » : notamment dans ce village abandonné où l’employé de mairie est aussi le guichetier postal ou auprès de ces personnes aidées par le Secours catholique qui pointent du doigt les « assistés ». Nous rencontrons des jeunes d’origine immigrée, électeurs socialistes de longue date, qui n’osent pas déclarer à leurs proches leur intention de voter FN en 2017. Fait étonnant, nous découvrons par ailleurs qu’un haut fonctionnaire propose même, sous pseudonyme, une note d’intention au premier ministre pour envisager sérieusement le scénario de la victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle. Pour tenter de saisir les raisons du vote FN chez les catholiques, le site Internet de la Revue Projet nous invite à consulter la lettre adressée en avril 2015 à l’évêque de Lille par une chrétienne pratiquante et candidate FN.

fnAu-delà de ce portrait d’un visage de la France, la revue pose plusieurs questions : Le Front National est-il devenu un parti républicain ? Comment ce parti a-t-il infléchi son discours pour aller à la rencontre des ouvriers et des classes populaires en empruntant le terrain social ? Les rédacteurs ont choisi de ne pas rester sur le terrain de l’analyse et proposent des pistes d’action politique pour les néo-électeurs frontistes qui s’estiment abandonnés des autres forces politiques. Dès lors, cette posture engagée interroge. Va-t-il atteindre et convaincre les électeurs FN ?

« Ce numéro s’adresse à tous les citoyens, d’abord ceux préoccupés par la montée de l’extrême droite, mais aussi ceux tentés par ses idées », explique Lucile Leclair, chargée de faire vivre les débats à la Revue Projet. « On a cherché à ne pas s’attarder sur l’objet politique Front National. Ce qui préoccupe, c’est certes la progression électorale de ce parti mais aussi la prolifération des idées d’extrême-droite. » Le choix a donc été fait de chercher à comprendre les causes de la progression du vote FN et d’éviter à tout prix de culpabiliser ou pointer du doigt les électeurs. « On l’a vu tout au long de la concertation avec les acteurs de terrain : les associations de terrain sont confrontées à cette montée et constatent que le vote FN est présent dans toutes les franges dans la société. Il y a de nouvelles catégories de population touchées, notamment les catholiques. Le vote FN progresse chez les pratiquants, et plus encore chez les non-pratiquants. » Sur ce point, le dossier aborde donc, sans développer suffisamment, l’incompatibilité des idées du FN avec la doctrine de l’Eglise. La démarche rencontre ainsi ses limites. De même, un article questionne la réalité du virage social de l’extrême-droite mais n’aborde pas en profondeur la réalité de l’action sociale des mairies FN.

Le numéro de la Revue Projet oscille donc entre une démarche sociologique pertinente et une posture plus classique face à la progression du vote Front National. Il laisse en outre une question en suspens. Aussi remarquable et bien documenté soit-il, le dossier d’une revue peut-il convaincre des électeurs potentiels de ne pas accorder leur voix au parti de Marine Le Pen ? S’il le fait, sur quels partis ou candidats ces déçus de la politique se reporteront-ils ? Lucile Leclair explique qu’il n’appartient pas aux rédacteurs de la revue Projet de répondre. « Cela dépendra notamment de la capacité des responsables politiques à proposer un avenir désirable », estime-t-elle. Le numéro comporte, à ce sujet, un débat fort intéressant entre Michel Barnier, Dominique Potier et Corinne Lepage sur le réenchantement de la politique.

Car pour bien des électeurs, la question sociale demeure secondaire par rapport à la question identitaire, laquelle n’est malheureusement que brièvement abordée.

Reste que l’une des ambitions de la Revue Projet consiste, entre autres, à s’adresser aux électeurs qui voient en Marine Le Pen la seule personnalité politique capable de proposer cet avenir. Les classes populaires qui votent Front National liront-elles ce dossier, préparé par et avec des acteurs de terrain qui connaissent leurs espoirs et leurs attentes ? Parmi les lecteurs de La Croix, ceux qui votent FN le font-ils pour les raisons analysées dans le dossier ? Car pour bien des électeurs, la question sociale demeure secondaire par rapport à la question identitaire, laquelle n’est malheureusement que brièvement abordée. Là réside tout le paradoxe de ce numéro. Il est à lire et à étudier car il s’agit d’une enquête passionnante, mais les conclusions qui en découlent ont sans doute bien peu de chances d’atteindre les électeurs du Front National.

Mahaut Herrmann

Journaliste indépendante
Collabore à La Vie
Membre de la rédaction de Limite