Nous rencontrons Roger Scruton de l’autre côté de la Manche, dans le petit appartement qui lui sert de bureau, à quelques pas de la place Picadilly Circus, où la statue d’Eros surplombe les centres commerciaux et les boutiques rutilantes de la Babylone bri­tannique. À Londres, où Burke fut député, le mot conservateur n’est pas un gros mot, contrairement au Paris jacobin où il est une insulte, pire encore, une disqualification. Cheveux hirsutes et pull troué, visage tanné aux profonds yeux bleus, Scruton n’a rien du bourgeois londonien en chapeau melon et parapluie. Son père, instituteur, était de gauche, et lui a inculqué que la justice et la beauté du monde n’étaient pas incompati­bles. « Il n’y avait aucun sens pour mon père, dans le combat pour la justice sociale si les ouvriers obtenaient pour finir un apparte­ment fonctionnel dans une tour en bêton sur­plombant le bruit des autoroutes. Ils avaient droit à leur part d’enchantement, et cela ne pouvait arriver que si la beauté et l’ordre étaient activement conservés. », écrit-il dans De l’urgence d’être conservateur, son ouvrage récemment traduit en français. Dans ce livre ample et puissant il défend l’impératif ab­solu de raviver en nous cette flamme, qui est celle du phare et du foyer, « le sentiment que les choses bonnes peuvent être aisément dé­truites, mais non aisément créées. »

Vous avez voué votre oeuvre à la réhabilitation du conservatisme. Vous avez débuté en 1979 par The Meaning of con­servatism, « une tentative impétueuse pour contrer l’idéologie libre-échan­giste des think tanks thatchériens », puis ensuite vous êtes tourné vers un conservatisme plus libéral, après avoir rencontré les dissidents d’Union sovié­tique, notamment en Tchécoslovaquie. Pourquoi cette évolution ?

Malgré mon rejet de l’idéologie libre-échangiste, mon conservatisme est d’abord venu d’un dégoût du socialisme, en particulier du socialisme français et l’explosion de mai 68, que j’identifiais comme une forme de nihilisme et de narcissisme incarnés notam­ment par les figures de Sartre et Foucault. J’ai alors pris conscience que la seule alternative à la déconstruction intellectuelle était la promotion d’une civilisation charnelle et héritée. Je n’ai jamais exprimé mon conservatisme sous forme de doctrine économique. L’accentuation sur l’économie me semblait fausse : pour moi l’enjeu principal était la culture et le sens de l’ordre moral qui avaient été minés par la révolution soixante-huitarde. J’ai ensuite évolué, le marché libre est pour moi une partie d’un ensemble plus important, la culture de la liberté et le respect des formes sociales héritées.

Vous parlez de votre père, qui était socialiste. Que vous a-t-il apporté ?

Mon père, qui était professeur d’école primaire, venait de la classe ouvrière et était animé d’une forme de res­sentiment envers les classes supérieures, la bourgeoisie. Mais il gardait au fond de son cœur l’idéal romantique d’une Angleterre paisible, où subsistaient des liens com­munautaires et fraternels, une certaine beauté du paysage qui transcendait la mythologie du conflit de classe. C’est cela que j’ai hérité de lui : le désir de défendre ce que j’aime, d’en faire un héritage commun. Mais je n’aimais pas en lui ce ressentiment, ce sentiment d’être exclu, et de détruire ce qui vous a exclu.

C’est ce qui vous dérange dans le socialisme ?

Oui. C’est l’idée de détruire ce qui vous exclut. On voit ça en particulier dans le socialisme français : il ne s’agit pas de défendre la classe ouvrière mais plutôt de détruire la bourgeoisie. Cette préoccupation est au coeur des mouvements gauchistes post-seconde guerre mondiale.

Vous dites tout de même que le social­isme contient une certaine vérité…

L’idée que la société n’est pas une chose unifiée, qu’elle est composée de nombreuses couches. Dans le monde moderne, il y a une obliga­tion permanente de pro­visionner pour ceux qui sont en bas car ils ne pour­ront pourvoir à leur salut par eux-mêmes dans nos énormes sociétés. Il doit y avoir une forme de redistri­bution pour conjurer le res­sentiment. Il faut une politique de subsistance pour les plus pauvres.

À la suite de l’américain Russel Jacoby qui conspuait « Cette droite qui vénère le marché tout en maudissant la culture qu’il engendre », de nombreux intellectuels ont dénoncé l’illusion d’un conservatisme-libéral, et souligné l’incompatibilité en­tre un capitalisme fondé sur l’illimitation des désirs et les fondements de la morale conservatrice. Que pensez-vous de cette critique ?

Il y a de la vérité dans cette critique. Mais je reste per­suadé qu’il n’y a pas d’autre choix que l’économie libre. Même en Union soviétique, il y avait des échanges libres, clandestins. Sans ce marché noir, l’URSS aurait été détru­ite plus tôt. Mais le capitalisme financier, ce n’est pas que le marché libre. Par exemple, pourquoi autoriser la pub­licité ?

Parce que sans publicité, il n’y a pas de croissance…

Mais pourquoi l’économie de marché devrait forcément croître ? Le marché libre a fonctionné sans réclame pen­dant des siècles. La publicité est différente de l’information. Les gens ont le droit d’être informés, mais la croissance de l’imagerie pub­licitaire qui crée des appétits artificiels, des tentations sen­suelles enfonce dans l’âme humaine le dé­sir de l’impossible et l’insatisfaction perpé­tuelle. Il y a un prob­lème qui n’a jamais été résolu : comment réconcilier le marché libre avec un capitalisme contrôlé qui ne re­poserait pas sur la création de nouveaux appétits et le remplacement des valeurs spirituelles par des valeurs matérielles.

Vous faites dans votre livre une critique très forte de l’homo economicus, à laquelle vous opposez la force de l’héritage. Le conservatisme, n’est-ce pas finalement un spiritualisme qui défend la primauté du culturel et du théologique contre ceux qui voudraient réduire la politique au bon fonctionnement du marché ?

[…]

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