Le matraquage éditorial que constitue chaque année la rentrée littéraire vous donnerait-il une furieuse envie de pilon, à vous aussi ? En avez-vous donc assez de voir surgir des plages et des retraites campagnardes cette invincible armada de brouillons « halés » et « ressourcés » qui nargue votre page blanche ? Ressentez-vous déjà ce haut-le-cœur devant l’avènement prochain de toute une cohorte d’événements culturels incohérents et subventionnés ?

Peut-être, si c’est le cas, vous êtes vous demandé s’il n’était pas temps d’envisager une décroissance culturelle.

Vous vous ressaisissez : c’est une idée saugrenue inspirée par l’abondante utilisation de ce terme par vos proches, sans doute. Décroître culturellement, en toute logique, c’est signer l’armistice de l’intelligence, ou pire, accepter la défaite de l’esprit. C’est rendre les armes comme un lâche.

Nous ne les rendrons pas, rassurez-vous. Le problème ici soulevé vient du très ambivalent mot « Culture ». Car oui, nul ne saurait empêcher un individu de peindre, écrire, composer, chanter, sculpter, même si sa production est médiocre ou nulle. Cependant on peut s’interroger sur la nécessité de mettre en avant notre machine à produire du « bien culturel » qui porte aux nuées sa pâte prémachée et à peine consommée ; cette Église qui a ses prêtres et son Ministère, celle qui se veut et se dit exceptionnelle, qui s’encense mais se demande si elle est vraiment cette Kultur dont trop de gens font grand cas et qui se doit de porter un grand C comme dans Civilisation ; celle qui unit et divise. Cette culture omniprésente dans laquelle on étouffe !

Prenons le large. Victor Ségalen introduit en 1912 un joli néologisme pour désigner quelques pierres gravées croisées en Chine au bord des chemins : occidenté. Cet adjectif disait beaucoup de la Chine pré-révolutionnaire, mais, comme toujours dans cette merveille de la poésie française qu’est Stèles, la création lyrique s’orientait discrètement vers une certaine universalité.

Victor Ségalen forge, au creux de ce mot, deux amers mais violents constats. Du latin occidere, que l’on retrouve en français dans occire (littéralement tomber et par extension tuer), il nous fait ressentir la marque temporelle d’une chute, d’un déclin suicidaire et sanglant d’une culture brillante, en l’occurrence celui de la Chine traditionnelle. Mais aussi – le jeu de mot est assez évident – évoque l’accident occasionné par le surgissement brutal de l’Occident ; en plein âge d’or de l’impérialisme européen, alors que les Nations découpent et pillent l’Empire du Milieu, notre culture était tachée du sang et de la suie du Palais d’été, merveille étrangère ravagée par nos troupes pendant la seconde Guerre de l’Opium en 1860. « Tout ce qui peut se faire, enfin, du bout du sabre, nous l’avons fait ».

Mais pas de repentance ici ; les Chinois n’en veulent d’ailleurs pas. Ils méprisent depuis Confucius ceux qui envisagent de perdre volontairement la face.

Dès lors, constatons que notre Culture présente, celle qui prétend à la supériorité démocratique ou à l’exception culturelle, est aussi occidentée que les autres (si ce n’est plus), c’est-à-dire tournée vers sa propre mort et écrasée par un nouvel empire triomphant, celui du standardisé, du globalisé et du bel avenir. Cette lucidité nous laisse face à un choix : s’abandonner à la triste contemplation de la déréliction inéluctable de nos talents et de nos arts, se couler dans le « grand fleuve Diversité », dirait Ségalen ; ou affronter le mal.

« Non seulement notre civilisation n’est pas la meilleure possible, mais elle n’est pas la plus civilisée » disait Chesterton dans un article de février 1912. C’est la première étape : faire fi de tout orgueil mal placé. Notre journaliste londonien osait ensuite une comparaison tout à fait excentrique, comme à son habitude, pour envisager d’un meilleur angle notre complexe culturel. Notre civilisation, disait-il, n’est pas notre mère (comme on la représentait souvent au XIXe, nourrissant de son sein généreux les autres continents), mais notre épouse.

Contrairement à la mère, figure supérieure et originelle, une épouse n’est réellement épouse que par un pacte mystérieux et subtil. Son mari, c’est-à-dire nous, a le droit de la trouver insupportable, de lui tenir tête, de lui dire de se taire et même de batailler contre elle quand il la voit s’égarer. « Mais on ne peut pas la tuer. »

Il est tentant aujourd’hui de divorcer, de mettre à la porte notre vieille mégère de Culture occidentale, pour aller flirter avec une jolie petite jeunette américaine ou asiatique, ou autre… C’est à la mode dans certains milieux. On évite le crime passionnel, on fuit, parfois pour des horizons bien plus séduisants : constatons qu’il est vraiment difficile d’être marié d’office à Christine Angot ou Bernard-Henry Lévy !

Mais nous voulons croire à l’union et à sa fécondité, parce que quelque chose nous retient malgré tout. Pour cela, il semblerait qu’il faille revenir aux fondamentaux, aux préliminaires, aux origines. Débarrasser notre femme des artifices lourds et crasseux dont elle se pare quand elle se donne en Spectacle. Retrouver l’émerveillement que nous avions devant ses traits, peints par Velázquez ou Matisse, ou son esprit puissant, porté par Rabelais ou Baudelaire… Tant de qualités que nous avons aimées dans son passé, et que nous devons absolument retrouver sous une nouvelle forme aujourd’hui ; car nous voulons l’aimer dans un éternel recommencement. Qu’elle vibre comme à la noce.

 

Petite Biblio

Stèles, Victor Ségalen, 1912, Poésie/Gallimard.

William Blake, G.K. Chesterton, 1910, Le Promeneur.

Un très joli site pour lire les Stèles de Victor Ségalen

Camille Dalmas

Chef de rédaction Culture et Web de la revue Limite.

Les derniers articles par Camille Dalmas (tout voir)