L’accord du 12 décembre ? Comparé à ce que cela aurait pu être, c’est un miracle, affirme George Monbiot , journaliste et militant écologiste. Mais il poursuit : comparé à tout ce que cela aurait dû être, c’est un désastre. Voici nos recherches et nos analyses de l’accord signé lors de la 21ème conférence des parties.

« Je déclare l’accord de Paris pour le climat adopté. » La phrase tant attendue de Laurent Fabius aussitôt prononcée samedi 12 décembre, les réactions enthousiastes pleuvent. L’accord serait « ambitieux », « historique ». Une prise de position largement partagée dans les heures et les jours qui suivent la séance finale de la COP21. Mais pas si consensuelle que ça.  Peu après la fin de la dernière plénière, Yeb Saño, l’ancien ambassadeur philippin pour le climat qui a marché de Rome à Paris, poste un tweet amer. « J’entends deux choses différentes. Les peuples en communauté pensent que l’accord de Paris est faible. Ceux qui portent des costumes et des cravates le trouvent bon. » Un peu plus tard, il ajoute : « je dois l’admettre, l’accord de Paris était un brillant compromis politique. Mais les compromis politiques ne font aucun bien à la plupart des gens. » Un ton qui contraste avec la satisfaction d’une partie des associations environnementales. Une semaine après son adoption, l’accord de Paris suscite de nombreuses critiques.

« Un accord réel sur un réchauffement de 3°C et un vœu pieux pour 1,5°C »

« Le paragraphe 17 de l’Accord de Paris affirme noir sur blanc que les engagements qui viennent d’être souscrits par les États aboutiront à une forte augmentation des émissions de gaz à effet de serre au niveau de 55 gigatonnes en 2030, c’est à dire sur la voie d’un réchauffement de 3°C » écrit sur son blog Thierry Jaccaud, rédacteur en chef de L’Écologiste, dès samedi soir. « La contradiction est flagrante avec l’objectif théorique affiché au début du texte de l’Accord : ”bien en dessous de 2°C et si possible 1,5°C” ». « Le paragraphe 17 de l’Accord de Paris “note” logiquement qu’il faudra des efforts beaucoup plus importants pour arriver à remplir l’objectif… en effet », poursuit-il, avant de conclure, impitoyable, « autrement dit, il y a eu un accord réel sur un réchauffement de 3°C et un vœu pieux pour 1,5°C ». Même son de cloche chez le journaliste et essayiste Patrice de Plunkett (1). « Étant donné l’enjeu d’image pour François Hollande, les efforts de Laurent Fabius ont obtenu un accord à la COP 21. Comme on pouvait s’y attendre pour de nombreuses raisons, dont la peur inspirée par Washington (et l’emprise flagrante des multinationales sur la COP), cet accord « historique » ne s’accompagne pas de mesures concrètes … », constate-t-il. Du côté de Greenpeace, l’heure n’est pas aux réjouissances. « Nous disposons désormais d’un accord mondial pour lutter contre les changements climatiques. C’est une base, un point de départ », reconnaît Isabelle Philippe, chargée de communication de l’ONG internationale. Mais c’est insuffisant. « L’objectif de la conférence de Paris était d’arriver à un accord qui nous mette sur la bonne trajectoire pour rester sous deux degrés de réchauffement d’ici la fin du siècle. Si l’objectif est réaffirmé et même renforcé en mentionnant 1,5 degré, le texte de l’accord ne nous donne pas les moyens d’y parvenir. La route pour y arriver est d’aller vers un mix énergétique 100% renouvelables en 2050. » Sara Shaw, co-coordinatrice du programme international Justice climatique et énergie de Friends of the Earth (les Amis de la Terre) est tout aussi sévère. « Nous ne pensons pas que ce à quoi les pays ont consenti à Paris convient. C’est un accord faible où les pays riches ne font pas leur juste part de réduction d’émission, ou fournissent leur juste part de financement de la transition et de l’adaptation énergétiques des pays en voie de développement », analyse-t-elle. « Il n’y a presque pas de chiffres ou d’objectifs concrets dans le texte pour assurer une action ambitieuse sur le changement climatique. La part du texte qui pourrait ouvrir droit à des dommages aux communautés vulnérables qui ont souffert des impacts du changement climatique a été affaiblie de manière à la rendre ineffective. L’importance du principe d’équité et de ‘responsabilités communes mais différenciés’, principes fondamentaux de la convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique, a également été sapée. » Le journaliste et militant écologiste George Monbiot résume tout cela d’une phrase féroce sur le site du Guardian. « Comparé à ce que cela aurait pu être, c’est un miracle. Comparé à tout ce que cela aurait dû être, c’est un désastre. »

Puisque l’accord présente de telles faiblesses, à quoi est dû le consensus apparent ?

« Les promesses, actuellement insuffisantes, envoient un signal important »

« C’est le premier accord mondial du genre, donc, oui, c’est une avancée. Et même si ces promesses restent des promesses, et qu’elles sont, au niveau actuel, insuffisantes, elles envoient un signal important et la société civile ne manquera pas de rappeler aux gouvernements leurs engagements », estime Isabelle Philippe. Sara Shaw fait l’hypothèse que « pour les groupes qui ont travaillé sur ce processus pendant des années, le simple fait d’obtenir un accord dans des conditions politiques si difficiles est peut-être ressenti comme une victoire. » Un point de vue qu’elle ne partage pas. « L’histoire ne nous jugera pas sur les conditions politiques de l’époque mais sur le fait de savoir si nous envisageons vraiment les étapes nécessaires pour empêcher que le changement climatique s’emballe. »

« C’est le pape qui nous ouvre le chemin »

Paradoxalement, cet accord insuffisant pourrait représenter une grande victoire pour la société civile, qui apparaît par comparaison la seule capable de se mobiliser vraiment pour la justice climatique. Cela n’a pas échappé à Patrice de Plunkett. « Comme on pouvait également s’y attendre également, c’est la société civile internationale qui va devoir passer de nouveau l’offensive, sur tous les terrains et notamment dans la rue ! » De fait, les organisations environnementales ont largement mobilisé pendant la COP21. « En 2016, la voix du “mouvement mondial pour le climat” se fera encore plus forte pour demander la fin de l’ère des énergies fossiles et la mise en place de solutions concrètes. Nous pouvons inverser la tendance et permettre aux émissions d’atteindre leur « pic », leur niveau maximal », juge Isabelle Philippe. « Les citoyens sont les acteurs de changement. » Les désaccords entre ONG sur ce qu’apportera réellement l’accord de Paris n’est pas un frein à la lutte contre le changement climatique. Pour elle, « nous sommes tous d’accord sur le fait que cela ne marque qu’une étape ». Sara Shaw craint que le consensus positif apparent fasse des dégâts dans l’opinion publique. « Nous regrettons que l’accord ait reçu un accueil aussi chaleureux, car le danger est que le public pense qu’il est suffisamment fort pour s’attaquer au changement climatique », explique-t-elle. Mais elle constate également que l’enthousiasme initial s’est peu à peu estompé. « Plus d’opinions critiques ont été entendues ces derniers jours. » La jeune femme est plein d’espoir. « Ce qui convainc les Amis de la Terre que nous pouvons avoir de l’espoir est le pouvoir du mouvement populaire que nous avons vu manifester dans les rues de Paris. » Le déroulement de la COP21 et ce qu’on peut deviner des mobilisations à venir ne devrait pas surprendre les catholiques. « Le pape François avait analysé cela  d’avance  dans Laudato Si’ : les causes du manque d’efficacité des « sommets de la Terre » (§ 166) ; les « énormes intérêts économiques », étrangers au bien commun ( § 54) et nuisibles aux peuples et à l’environnement (§ 38) ; et la « révolution culturelle courageuse » à mener face au système économique (§ 114), par un « contrôle citoyen » et une pression croissante sur les pouvoirs politiques ! », estime Patrice de Plunkett. Cette défaite apparente pourrait donc bien être ce qui est arrivé de mieux aux mouvements pour la justice climatique. « L’accord est aussi un moment fort pour porter les messages du mouvement mondial pour la défense du climat qui ne fait que commencer », affirme Isabelle Philippe. Sara Shaw y croit. « La société civile peut travailler ensemble à construire un pouvoir du peuple et continuer à se focaliser sur le fait de voir une révolution énergétique à l’œuvre dans le monde, et de travailler à réclamer la justice pour ceux qui sont en première ligne face au changement climatique », espère-t-elle. Une mobilisation à laquelle, juge Patrice de Plunkett, les catholiques doivent prendre part. « Pour l’après COP 21, c’est le pape qui nous ouvre le chemin. »

  1. Auteur de Face à l’idole argent. La révolution du pape François, aux éditions Artège

Mahaut Herrmann

Journaliste indépendante
Collabore à La Vie
Membre de la rédaction de Limite