Dans leur dernier spectacle, Vincent Laissy et Romain Cucuel mettent en scène des textes de Péguy, Sartre et de la poète Marie-Noel. « Mystère de l’incarnation » est une œuvre touchante et lumineuse. Son metteur en scène, Romain Cucuel, a répondu à nos questions

Dans votre dernier spectacle, vos comédiennes récitent des textes de Péguy, Sartre, Marie-Noël, mais aussi de l’évangile. Pourquoi l’avoir appelé le Mystère de l’incarnation ?

Notre pratique, (que je partage fortement avec le pianiste Vincent Laissy, ) cherche à être une réponse à la beauté, comme une fenêtre qui ouvre sur un paysage et laisse entrer la lumière. Ici, la lumière passe par un tout petit enfant, un Dieu fait homme. Parce que c’est la joie de Noël, le mystère d’une incarnation divine où plane déjà l’ombre de la croix. C’est tout simple, sans aucune posture, sans scrupule et ce n’est pas pour les enfants ! Ne pas s’arrêter aux mots ni aux notes, ne pas être conservateur mais vivant. Tout le monde veut faire de l’art vivant mais la plupart ne font que vitrifier des pièces de musée. Ce sont des gens sérieux qui connaissent l’art, qui savent l’évaluer.

Sartre et Marie-Noël, quels rapports ?

Pendant sa détention à Noël de l’année 1940, Jean-Paul Sartre a écrit ce texte impressionnant. Il s’agit d’une méditation sans aucun artifice, le cœur d’une femme qui berce son Fils et Sauveur et celui d’un homme qui ne comprend pas, mais qui aime.

De Marie-Noël,  nous avons choisi quelques extraits du Rosaire des Joies, notamment « la morale aux maisons ». Tableau simple et joyeux d’un village qui « s’agite et s’inquiète pour bien des choses », où les villageois se croisent sans jamais se rencontrer et écartent Dieu qui passe dans le sein d’une femme. Contre l’embourgeoisement du cœur, on pense ici au mot de Péguy « Telles sont les impiétés de toutes ces prudences », Marie-Noël nous invite à laisser « un vide, un espace pour Dieu qui passe ».

Il y a également un extrait d’Eve de Charles Péguy, des « 7644 vers d’une seule coulée ». Nous pénétrons dans un mystère comme le paysan laboure une terre, c’est une voix joyeuse et laborieuse qui creuse le cœur pour y semer une lumière « spirituelle ensemble que charnelle ». Cela finit par l’évangile associé à Haendel,( pour l’évangile des Bergers il fallait le génie baroque )qui n’est plus l’œuvre d’un grand auteur mais la parole efficiente de Dieu. L’histoire vraie, la grande nouvelle, « un Sauveur nous est né », Dieu nous aime et cela suffit.

Vous avez été élève de Jean-Laurent Cochet qui a formé de grands noms du théâtre français, est-ce que vos spectacles sont inspirés d’une vision particulière ?

Je ne suis pas certain d’avoir une vision « du » théâtre, je le pratique pour certaines raisons. Aujourd’hui chacun à sa petite vision, sa petite opinion des choses ; il n’y a plus que des critiques et commentateurs, j’essaie d’être un pratiquant. Maintenant,si vous me demandez pourquoi aller sur scène, pourquoi monter un spectacle, diriger des comédiens, c’est à cause de certains textes que les gens doivent entendre, c’est aussi à cause du public (j’aime beaucoup le public, c’est une mode dans certains milieux que de le calomnier, j’aime lui plaire) et de cet espace qu’est la scène et dans lequel tout doit exister. Faire tout exister, chaque respiration, chaque geste,  c’est très fort.

Vous ne choisissez pas vos projets au hasard, uniquement pour pratiquer ?   

Il y a un point commun entre tous mes projets , c’est une certaine simplicité . Je suis absolument contre cette absurdité de l’art pour l’art qui a donné le grand n’importe quoi contemporain. C’est un art qui ne s’adresse qu’à certaines élites cyniques et ennuyeuses où l’œuvre s’accompagne nécessairement d’un discours qui la justifie. C’est une illusion, c’est comme de dire l’homme pour l’homme, moi pour moi. L’art ne peut être sa propre finalité parce que l’homme ne trouve pas sa propre fin dans son œuvre. C’est une idée transhumaniste, l’art pour l’art c’est idéologiquement une forme de transhumanisme !! C’est aussi l’origine des musées, (que l’on ne visite plus que pour nourrir une culture abstraite en bâillant tout du long) des  salles de concert et toutes autres sortes de temples sacrés.  J’ai pu assister à un flash mob de l’hymne à la joie joué sur une place en Catalogne,  les passants débranchent  leurs écouteurs, sourient, deux fillettes de 5 ans dansent et battent la mesure, des ados boutonneux s’y arrêtent se mélangent aux vieux qui chantonnent. C’est  Beethoven. L’orchestre lui-même ne semble plus dépressif! Il y a sans doute quelques doubles croches mal ajustées mais la musique ici réjouit les cœurs. Je me souviens d’un gala salle Gavot en faveur de je ne sais plus quels pauvres, une vieille mélomane philanthrope me reprit sévèrement pour trois petits toussotements.  Il faut lutter contre ce que Jean Clair appelle « le culte de la culture » pour revenir à « la culture du culte ».  Je refuse de n’être qu’un technicien !

Vous défendez donc un art engagé ?

Absolument pas, je ne pratique pas ce genre de choses. Servir la beauté, la joie, le Bon Dieu ce n’est pas être engagé, il s’agit de servir la gratuité même, voilà pourquoi ce n’est pas réduire une œuvre que d’en faire comme un écho à ce qu’il y a de plus grand. Je ne suis jamais sur le terrain des idées, il s’agit de célébrer quelque chose, de répondre. Ne pas avoir de message à faire passer n’implique pas n’avoir rien à dire. L’art pour l’art est une réaction à l’art engagé mais ce n’est pas la bonne, c’est une autre hérésie. Aucune de ces deux idéologies ne touche véritablement les cœurs ; l’une car elle ne dévoile rien de grand, rien d’autre qu’elle-même, l’autre car elle ne sert qu’à convaincre. Je souhaite toucher les cœurs, faire rire, comme tout saltimbanque !

 

Mystère de l’incarnation

8 décembre 2015,  20h00 à l’Espace Bernanos, 4 rue du Havre à Paris 9è (métro saint-lazare)

Tarifs plein 15 euros, tarif réduit 10 euros

 

Avec :

Vincent Laissy (piano)

Marguerite Laissy

Bénédicte de Fontette

Mise en scène par Romain Cucuel

Ouverture: J.S Bach, menuet de la partita en si b majeur

Texte de Sartre sur la Crèche

Beethoven, opus 110, 1er mvt.

3 poèmes théâtralisés de Marie Noël

Entre chaque, Brahms, intermezzo n°2 opus 118 et n°1 opus 117 puis Mozart, final de la sonate en ré majeur k.576

Péguy, extrait d’Ève

Schubert, thème et variation en si b majeur D 935 n°3

Evangile selon Saint-Luc « Les Bergers »

basaffiche