Anne, Jérémy, Martin et François-Xavier habitent à Calais, Nice, Paris et Clermont-Ferrand. Tous sont venus à Nuit Debout. Né de la contestation de la loi El Khomri, ce mouvement spontané qui occupe les places de France ne semble pourtant pas se centrer sur le contenu de la loi travail : « la loi El Khomri, je ne la connais pas vraiment et à vrai dire, je ne la comprends pas », reconnaît François-Xavier Huard, co-fondateur du mouvement des chrétiens indignés. « Je me suis contenté de lire des synthèses de la loi », affirme Martin, un participant actif de Nuit Debout à Paris.

La contestation de la loi El Khomri semble n’être qu’un prétexte pour révéler un raz-le-bol bien plus profond. Martin nous le confirme : « Honnêtement, si le déclenchement n’avait pas été la loi travail, ça aurait été autre chose ». Pour François-Xavier Huard, ne pas bien connaître la loi travail « ce n’est pas grave car c’est son sytème néo-libéral qui rebute ». Anne Josnin, membre des chrétiens indignés et participante de Nuit Debout à Calais renchérit :  « même Myriam El Khomri ne connaît pas son texte. Ce n’est pas elle qui l’a écrit et on ne sait pas quelles sont les forces qui sont derrière ». Ainsi, le rejet manifesté par Nuit Debout concerne plus le monde du travail tel qu’il est décrit dans le film « Merci Patron » de François Ruffin que la loi en elle-même. Pour Jérémy Collado, journaliste à Nice Matin, qui pige également pour Slate.fr, ce raz-le-bol va encore plus loin. Il concerne toutes les institutions. « La loi travail, ils donnent l’impression de s’en moquer. Pour eux, les partis sont morts et les politiques avec eux » observe-t-il.

C’est donc le « système actuel » que dénonce Nuit Debout. Une structure dont les contours sont difficile à définir. Anne Josnin la décrit comme «une machine mondiale qui avance dans l’ombre,  resserre l’étau cran par cran et  fagocite tout. ». Dans le monde du travail, cette structure se révèle à travers des relations déshumanisées où « toute erreur est impossible et toute vulnérabilité rejetée, ce qui génère un stress énorme et remplace la relation de confiance entre employeur et employé par un flicage généralisé », nous explique Anne Josnin. De façon générale, Nuit Debout révèle des institutions, grandes entreprises et médias desertés par les hommes qui devraient les diriger. Tels des coquilles vides, ils se partageraient le pouvoir en ricochet, excluant le peuple des décisions.

Réinvestir les places des villes est une façon, pour Nuit Debout, de réaffirmer la souveraineté du peuple et occuper l’espace public. Telle une thérapie collective, «les étudiants sont dans le déversoir de paroles », osberve Jérémy. Anne y voit un besoin de « retourner à la sagesse des peuples primitifs ». Ce qui est certain, c’est la nécessité pour certains de retrouver des liens sociaux avec d’autres personnes de leurs villes : « A Nice, les gens se reconnaissent et se parlent alors que d’habitude, la ville est très segmentée avec des habitants vivant chacun dans leur coin », note Jérémy.  A Paris, François-Xavier est reparti de la Place de la République « le coeur joyeux d’avoir entendu les gens se parler avec spontanéité ». A Calais, Anne décrit une « ambiance particulièrement bienveillante » dans un lieu où la présence des migrants suscite « un besoin de construction d’un modèle nouveau ».

A Nuit Debout, il existe une  diversité des profils mais elle est très relative. On y rencontre des travailleurs en souffrance, des personnes usées par la précarité et des artistes mais aussi, des petits patrons dévastés par la ruine de leurs entreprise. Tous s’identifient-ils pour autant au mouvement ?  « Nuit Debout consiste à faire converger plusieurs luttes. Je me retrouve dans certaines mais pas toutes », répond Martin, investi dans les tractages au sein du mouvement.

Nuit Debout, pourtant né de personnes non-encartées, est maintenant très politisé :  « L’immense majorité des personnes qui viennent à Nuit Debout sont de gauche et tous les codes sont ceux des manifestations d’extrême-gauche », observe Jérémy à Nice. « Dans Nuit Debout, il y a de tout mais aussi des extremismes », reconnaît Anne. A Paris, l’éviction violente d’Alain Finkielkraut de la Place de la République évoque un mouvement fermé à ceux qui ont un point de vue différent, dans un lieu où la souveraineté du peuple est pourtant brandie comme un idéal. Jeremy le confirme, une pointe d’amusement dans la voix : « ils prônent la démocratie directe mais si les résultats ne leur convenaient pas, ils seraient bien embêtés ». Martin assume ce visage clivant du mouvement : « je me dis parfois qu’un peu de sectarisme ne fait pas de mal ». Pour François-Xavier Huard, cet entre-soi peut faire de Nuit Debout une coquille vide : «la réflexion clanique est absolument tragique », analyse ce chrétien convaincu, « le repli identitaire est une tentation pour Nuit Debout comme il a pu l’être pour la Manif Pour Tous ».

« Les chrétiens ont leur place comme toute autre personne mais j’ai du mal à définir quel serait leur engagement », confie Martin, tout en précisant l’opposition totale de Nuit Debout à la Manif Pour Tous. Pour Anne Josnin, « la place des chrétiens est dans Nuit Debout ». Cette chrétienne indignée voit dans le système  « une structure de péché », [selon la définition de Jean-Paul II, ndlr].  Elle rejette ainsi « la culture du jetable et le refus de toute vulnérabilité en entreprise comme dans les relations humaines ». Si des chrétiens participent à Nuit Debout, quelles sont leurs motivations pour venir à un mouvement qui ne correspond pas à toutes leurs valeurs ? François-Xavier Huard explique : « les chrétiens sont appelés à prendre le pouls de la société et écouter chacun avec un cœur bienveillant ». Quant à Anne, elle voit dans les chrétiens un rôle essentiel, celui d’une « espérance envers et contre tout ». A la lutte contre le système actuel, doit succéder une « conversion écologique de chacun et un mondialisme de la solidarité dont le Pape François est un héraut ».

Repères Chronologiques

Sources :

http://reporterre.net/Nuit-debout-voici-comment-tout-a-commence
http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/04/06/nuit-debout-histoire-d-un-ovni-politique_4896808_823448.html
http://www.nuitdebout.fr/

 

Violaine des Courières

Journaliste, elle collabore à La Vie et à Rue89.

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