Nous pensons l’ennemi exclusivement selon des dispositifs techniciens. Des terroristes, nous répétons qu’ils sont « surentrainés », « surmotivés » , et qu’ils ont « minutieusement choisi leurs cibles ». La réalité est bien plus prosaïque que cela. Ils tirent et nous mourrons, ils poussent un bouton et nous sautons avec eux. Nous n’osons pas parler d’une évidence qui éclate aux yeux du monde entier : ces gens-là ne sont spécialistes de rien du tout, ce sont les mêmes qui ont frappé à la mauvaise porte lors des attentats de Charlie Hebdo. Qui font tomber leur carte d’identité lorsqu’ils s’enfuient. Qui se mettent à quatre chargés d’explosifs pour manquer les quatre-vingt mille personnes réunis au stade de France ce vendredi de novembre. Si leur déficience nous semble si dangereuse, c’est que nous avons-nous-mêmes atteints un point de fragilité particulière : la mollesse des tripes. Nous leur prêtons une efficience redoutable et cela voile bien sûr notre incapacité politique , camouflée si bien pendant si longtemps sous les atours de la communication marketing. Nous voilà nus et humiliés, abattus et honteux.

Les tristes esprits qui ont crié au « pas d’amalgame » en janvier ont eu raison de le faire. A croire que pour comprendre l’époque, il faut sans cesse renverser la perspective. Les terroristes n’ont pas de buts très bien définis, mais leurs attaques ont des effets très précis.  Le premier est d’insuffler la panique, comme nous l’avons vu ce dimanche lors des fausses alertes , et j’avoue très humblement avoir été saisi de psychose. Le second effet est d’attiser les représailles envers ceux qui habitent en France depuis déjà deux voire trois générations. Comme le disait très bien le spécialiste de l’islam contemporain Jean-Pierre Filiu, ils veulent qu’on tue des musulmans. Cela fabriquera d’authentiques terroristes et précipitera la guerre civile. Le terrorisme islamique va devenir la sorcière communiste d’antan que l’on traque et que l’on croyait débusquer à chaque étage.  Et cela nous conduit au troisième point. Nous sommes américains.

C’est l’esprit néoconservateur américain, de démocratie libérale et de divin marché qui  plus que jamais fait la loi. Si nos assaillants définissent désormais l’agenda mondial, l’esprit « néocon » organise les cadres des évènements. Il faudra toujours se souvenir que la France chrétienne n’a pas eu son mot à dire dans la guerre qui s’annonce,  puisqu’on l’aura écrasé sous l’infâme alternative Occident technolibéral/Islamisme terroriste. Que nous, issus de la génération d’après la guerre froide, nous n’avons choisi ni la machine mondialiste ni le fondamentalisme musulman. Nos vies l’attestent, certains ici sont passés de l’islam au christianisme, d’autres ont quitté leur vie bourgeoise pour une vie simple et décente. Ce n’est pas notre guerre, et tant que nous serons en vie, nous lutterons pour que cette troisième voie émerge. Nous écrirons contre l’époque qui produit des monstres , qui « fabriquent des terroristes qui courent en nombre en Syrie et reviennent ici en courant (Jean-Pierre Filiu) » qui diffuse en direct des scènes de mort pour obéir aux lois du marché.

Fabrice Hadjadj, juif converti au christianisme, n’a cessé de l’écrire : les terroristes remplissent le rôle que l’audimat exige. Chacune de leurs interventions utilisent les lois du technocapitalisme. Ils ne luttent pas contre l’Occident, ils alimentent le monstre par l’horreur, ils diminuent le peu de douceur et de patience qui restent encore présent dans les cœurs. Ils participent aux lois de l’accélération technicienne.  Ils ne font qu’appuyer sur un bouton pour s’enregistrer au paradis, exactement comme les transhumanistes sauvegardent leur consciences sur disque dur. Il est hors de question que nous, chrétiens, écologistes, souverainistes, localistes, accélérions la marche vers cette fausse alternative.

Nous n’avons pas encore vécu notre 11 septembre. Lorsque ce jour arrivera, il faudra garder à l’esprit que le but n’était pas le nombre de morts ni le terrorisme lui-même.  Le but était d’arriver aux moyens pour le combattre. La vidéo surveillance mondiale, le fichage systématique et le puçage obligatoire.

Dans leur communiqué, les criminels de Daesh ont glissé malgré eux la réponse à nos questions. « Paris a tremblé, et vos rues sont devenues étroites ». C’était cela qu’ils voulaient : réduire le champ des perspectives et nous étouffer. Et parce que nos rues sont en effet devenues étroites, pour le meilleur et pour le pire, nous sommes liés. C’est ici qu’il faut travailler à transfigurer  la nature de nos liens. Non pas « résister » en sirotant des bières dans un élan d’hallucination complète, mais accueillir la grâce de pouvoir simplement boire et manger , l’accueillir comme nous ne savons plus le faire depuis trop longtemps en démocratie libérale. Recevoir la grâce d’exister parmi les rafales. C’est cela qui nous sortira de notre torpeur et qui nous permettra de commencer quelque chose.

Paul Piccarreta

Paul Piccarreta

Directeur de la revue Limite
Journaliste indépendant
Paul Piccarreta