De la ruée vers l’or à l’édification d’un homme « augmenté », nouvelle version de l’homme nouveau cher aux régimes totalitaires, la Californie est décidément une Terre promise. La promesse des géants de l’industrie numérique, « To make the world a better place » est celle d’un nouveau Salut, d’un retour à l’état d’avant la Chute. Plus de facilité, plus de pouvoir, plus de vie ! Ces nouveaux messianistes, tout-puissants malgré leur masque de bienveillance, prétendent en finir avec la plus grande des inégalités que serait celle des hommes face à la mort mais aussi avec les contraintes de notre corps. Ils sont les prophètes d’une religion sans péché, sans Dieu ni dieux, ou, plutôt, d’une religion où nous serions nos propres dieux puisque rien n’échapperait à notre maîtrise.

Le journaliste du Guardian, Mark O’Connell, les a rencontrés pour une enquête qu’il retranscrit dans son livre, paru le 19 avril en français sous le titre Aventures chez les transhumanistes : cyborgs, techno-utopistes, hackers et tous ceux qui veulent résoudre le modeste problème de la mort [1]. Mark O’Connell y pointe ce qu’il nomme le paradoxe central du transhumanisme/posthumanisme : « cet horizon où le rationalisme des Lumières poussé à l’extrême disparaît dans la matière noire de la foi ». Une foi démesurée en la technologie, appelée à résoudre tous les problèmes. Le transhumanisme s’inscrit dans le récit libéral tel qu’il a été décrit par le philosophe Dany-Robert Dufour : un récit religieux, en inversion aux récits monothéiste et grec, qui promet l’abondance par satisfaction de l’amour de soi et des vices privés.

Le cerveau comme « machine de viande »

Mark O’Connell reconnaît humblement ne pas avoir toutes les compétences scientifiques pour juger de la validité de tel propos ou telle prévision. Son sujet est moins le transhumanisme que les transhumanistes qu’il a rencontré comme Zoltan Istvan, candidat à l’élection présidentielle américaine ou le philosophe extropien Max More. Le journaliste rapporte ses entretiens de façon très claire, malgré la complexité de certains sujets, et bien écrite. Il alterne habilement entre retranscription des entretiens, quelques réflexions érudites, philosophiques ou littéraires, et ses doutes, ses sentiments – cette enquête l’ayant plongé dans la confusion par rapport à la définition de l’Homme.

Même s’il a plusieurs visages, le transhumanisme est défini par l’auteur comme un « mouvement ne prônant rien de moins que l’émancipation totale vis-à-vis de notre condition biologique ». Son programme vise à en finir avec la maladie, la vieillesse et la mort en séparant le corps et l’esprit et en rompant avec la nature. La conception du vivant des transhumanistes est mécaniste. Le pionnier de l’intelligence artificielle, Marvin Minsky parle ainsi du cerveau comme d’une « machine de viande » ! Le corps humain est lui comparé à un système. L’homme n’est pour eux qu’une somme d’informations. Tout est réduit par les transhumanistes à un problème auquel il y aurait une solution, qui passe bien évidemment par la technologie.

Les transhumanistes font le constat que l’Homme est obsolète. Il ne sait pas prendre de décisions, il commet trop d’erreurs qui coûtent du temps et de l’argent. La nature est une entrave insupportable [2] à la satisfaction de ses désirs. Comme le dit l’un des transhumanistes interrogés dans le livre : il faut « arrêter de participer au jeu de la biologie. Ses règles ne correspondent pas à notre espèce et requièrent trop de cruauté gratuite ». Les transhumanistes érigent le dépassement de la condition humaine en « droit à » : celui de faire ce que l’on veut de son corps et de son esprit. De pouvoir fusionner avec une machine, en gardant ou non ses émotions, ou encore de troquer comme Max Anders « son enveloppe actuelle pour une multitude de corps physiques et virtuels » plus performants !

Le transhumanisme, au présent et au futur

De fait, le transhumanisme est déjà là. L’auteur en fait l’amer constat : « Je ne veux pas vivre dans la société future dont rêvent les disciples du mouvement, même si j’ai parfois l’impression de vivre dans leur présent ». Sans aller jusqu’aux choix extravagants des transhumanistes décrits dans le livre, comme se faire implanter des puces, la montre connectée ou le smartphone sont aujourd’hui pour beaucoup d’utilisateurs ce que les prothèses sont à l’homme « augmenté ». Les indices du changement en cours, par lequel l’humain s’efface, sont nombreux : une intelligence artificielle, du nom d’AlphaGo, a battu un grand maître du jeu de go, des livres sont écrits par des programmes informatiques, les caisses automatiques remplacent les êtres humains au nom de la rentabilité, les algorithmes nous aliènent en nous réduisant à des données exploitées au profit de quelques-uns, etc …

L’auteur s’interroge : « La désincarnation n’est-elle pas le but ultime de toute technologie ? ». Réseaux sociaux, internet, navettes spatiales, chemins de fer : autant de moyens pour se détacher de soi-même, se désinscrire de l’espace et du temps ? Comme la vitesse, est-elle un moyen de se fuir soi ? Le capitalisme contemporain, écrit Mark O’Connell, a déjà transformé de nombreux hommes en machines, tout comme il a commencé à « humaniser » les machines. Rien alors ne s’oppose à ce que nous soyons remplaçables les uns les autres, rendant ainsi possible ce que l’auteur appelle « l’aboutissement ultime de la logique du techno-capitalisme » : le contrôle, non seulement des moyens de production, mais de la force de travail elle-même, toujours moins chère, plus obéissante et plus efficace !

Si le transhumanisme est déjà là, il ne s’est bien évidemment pas encore pleinement déployé. « Suspension cryonique », « émulation complète du cerveau » ou « extension radicale de la durée de vie »… autant d’expressions barbares qui sont l’avenir de l’humanité selon les transhumanistes. Des foutaises, au contraire, pour certains scientifiques. Le transhumaniste Hans Moravec, professeur de robotique à l’université Carnegie-Mellon, reconnaît lui-même certaines difficultés : « Faire en sorte qu’un ordinateur ait le niveau d’un adulte en matière de tests d’intelligence ou de jeu d’échecs est comparativement beaucoup plus facile que lui conférer les capacités d’un enfant d’un an en matière de perception ou de mobilité – ce qui s’avère difficile, voire impossible ».

Il n’empêche ! Les transhumanistes, financés à hauteur de milliards de dollars, cherchent à dépasser les limites physiques, intellectuelles et émotionnelles de l’Homme ! Fini la distinction entre monde physique et réalité virtuelle, entre humain et machine ! Pour l’un des transhumanistes interrogés, si notre espèce « augmentée » ne s’est pas autodétruite entre-temps, elle colonisera l’univers en « convertissant des masses de matière et d’énergie en formes organisées s’apparentant à la vie ». Pour certains humanistes, sky is the limit est encore une ambition trop modeste !

Dans le monde idéal rêvé par les transhumanistes, nous serons demain des « hommes-machines » immortels – ou, comme d’autres l’imaginent, exclusivement des données, c’est-à-dire sans incarnation ! – à la vie beaucoup plus simple. Comme le dit Éric Schmidt, ex-PDG de Google : « Bientôt, vous disposerez d’un implant qui vous répondra automatiquement dès qu’une question vous viendra à l’esprit ». La vie privée ne serait plus nécessaire dans ce monde-là : nous serions sans instincts et parfaitement rationnels.

Optimisme radical « côté pile », catastrophisme « côté face »

Immense promesse, opportunité inouïe de se défaire de notre condition imparfaite, de nos contraintes [3] biologiques, le transhumanisme porte aussi selon « les grands technoprophètes du capitalisme » d’un monde meilleur (Bill Gates, Peter Thiel, Elon Musk) le risque d’une destruction de l’humanité. Pour Elon Musk, l’intelligence artificielle est « la plus grande menace existentielle pesant sur l’humanité ». Des machines plus performantes que les humains pourraient nous supprimer, ne serait-ce que pour remplir des objectifs de performance que nous leur avons-nous-mêmes assignés ! D’autres craignent une inégalité dangereuse entre ceux qui auraient les moyens de se procurer des cerveaux d’élite et les plus pauvres. Optimisme outrancier (meilleur des mondes), qui va de pair avec une confiance aveugle en l’argent, et catastrophisme (fin de l’humanité) sont les deux faces d’une même monnaie chez les transhumanistes, souvent biberonnés à la science-fiction.

L’auteur rejette l’un comme l’autre, même s’il penche quand même davantage vers le pessimisme, par exemple lorsqu’il écrit : « Même si je n’y crois pas, je reste néanmoins fasciné par cette idée morbide : nous pourrions créer une machine capable de rayer notre espèce de la carte ».

La vision, parfois très noire donc, des personnes interrogées sert d’autant plus à légitimer le transhumanisme. C’est un point que ne soulève pas ou à peine l’auteur. Les arguments sont les mêmes que ceux employés par certains pro-globalisation ou pro-GPA « éthique ». Le catastrophisme justifie par un habile retournement le progressisme, qui pourtant mène à la catastrophe ! Le discours se décline en trois temps : 1/ Le transhumanisme risque d’amener à la catastrophe. 2/ La fusion homme-machine, cependant, est inéluctable [4]. 3/ L’alternative est entre un transhumanisme « souhaitable » et un transhumanisme « dangereux » : finançons le premier pour ne pas avoir le second.

L’ultime limite à abattre pour les transhumanistes, la dernière frontière comme l’écrit Régis Debray, est celle entre la vie et la mort, obsession ancienne des fondateurs de Google, Larry Page et Sergey Brin. Beaucoup de transhumanistes souhaitent que leurs corps soient cryogénisés jusqu’au moment où la technologie les réanimera et les rendra immortels. Si elle le permet un jour ! C’est leur pari pascalien : si la technologie le permet, ils gagneront tout ; si elle ne le permet pas, ils ne perdront rien ! L’auteur raconte dans le livre sa visite à Alcor, la plus grande des quatre installations mondiales dédiées à la cryoconservation. Trois se trouvent aux États-Unis et l’une en Russie, deux pays – ce n’est pas un hasard ! – marqués par le progrès scientifique et la conquête spatiale.

Transhumanisme et Défense américaine : les liaisons dangereuses

Le livre de Mark O’Connell, s’il est une formidable enquête « dans la tête » des transhumanistes, pèche cependant, à notre sens, sur deux points. Le premier tient à la tendance de l’auteur à définir l’homme comme un animal, comme si le refus de la nature des transhumanistes le conduisait à l’exalter. Pourtant, comme l’écrit là encore Dany-Robert Dufour, l’homme est justement « un être inachevé dans sa nature qui surcompense dans et par la culture ses déficits naturels ». Mark O’Connell ne voit pas qu’il fait ainsi le jeu des transhumanistes : le posthumanisme serait-il si grave si l’homme n’était qu’un animal comme les autres ? Le second point concerne les analogies parfois exagérées que fait l’auteur entre catholicisme et transhumanisme, notamment entre l’eschatologie chrétienne et la singularité technologique qui prédiraient tous deux « un basculement dans l’histoire de l’Humanité » et « le triomphe sur la Mort ». Mark O’Connell, même s’il le mentionne, fait un peu fi du fait que le royaume de Dieu, dans le christianisme, n’est pas de ce monde. Un peu comme s’il estimait que le communisme est fils du christianisme dans la mesure où les deux font la promesse, l’un sur Terre, l’autre au Ciel, que « les premiers seront les derniers » !

Les délires transhumanistes décrits dans ce livre ne sont pas exclusivement circonscrits aux géants du numérique. Mark O’Connell insiste dans l’un de ses chapitres, qui est l’un des plus intéressants, sur l’importance que le gouvernement américain accorde à la fusion homme-machine, qui permettrait de disposer de soldats sans limite physique ou psychologique, et sur la Darpa, elle-même très liée à Google (la Defense Advanced Research Projects Agency, agence du département de la Défense des États-Unis en charge de la R&D des nouvelles technologies à but militaire). L’auteur soulève, comme d’autres l’ont fait avant lui, les liens entre finance, défense et Silicon Valley, avec des exemples précis et inquiétants à l’appui. La Darpa finance des recherches sur les interfaces cerveau-machine, les prothèses cognitives, les modems corticaux, l’intelligence augmentée et autre production de bactéries par bio-ingénierie. Entre autres résultats, elle a d’ores et déjà permis que les mouvements de rats soient contrôlés par ordinateur, via des électrodes implantées dans leur cerveau …

Qu’il s’agisse des géants du numérique ou de la défense américaine, le lecteur est amené au terme de l’enquête à faire ce constat : derrière le discours sur l’abondance et l’immortalité pour tous, le transhumanisme est surtout une religion des riches et des puissants.

 

[1] Paru aux éditions L’échappée, deux ans après sa publication aux États-Unis, sous le titre To be a machine.

[2] Dans Écosophie (Cerf, 2017), Michel Maffesoli écrit un passage qui s’applique parfaitement au transhumanisme tel que décrit par Mark O’Connell : « Avec les termes, ou avec d’autres, empruntés au manichéisme classique, [le manichéisme dans le culturalisme moderne] postule qu’il y a une chute originelle, une captivité dans la matière naturelle, et qu’il peut y avoir une délivrance et un retour vers la Perfection (que celle-ci soit céleste ou terrestre). En bref, la Nature est le règne des Ténèbres. Il faut la dépasser, la transcender, la corriger ou la réformer. C’est cela la « logique de la domination », cœur battant des théories de l’émancipation qui, du messianisme chrétien aux mouvements de libération modernes, ont marqué l’idéologie occidentale ».

[3] Dans son dernier livre paru en janvier 2018, Être postmoderne (éditions du Cerf), Michel Maffesoli – à nouveau ! – rappelle que la determinatio, chez les romains, était la borne qui délimitait un champ spécifique. « C’est cette borne, écrit-il, qui, tout en restreignant voire mutilant par rapport à un espace indéfini, permet, justement que le blé croisse ». En un mot : « Qu’il y ait de la vie s’opposant à ce « sans limite » qu’est le désert infécond ».

[4] Hans Moravec écrit dans son livre Robot : de la simple machine à l’intelligence supérieure que les robots sont nos successeurs dans la chaine de l’évolution.

 

Laurent Ottavi

Contributeur à la Revue des Deux Mondes et membre des Orwelliens.