Créon a changé de nom. Il s’appelle désormais Béton. Antigone, elle, se fait appeler Camille. Elle se dresse, invoquant les droits des animaux, des plantes, des paysages, des anonymes, contre une loi aussi injuste que brutale : celle de la vitesse à tout prix.

L’intérêt général et moi

Hier soir à Dreux, j’ai assisté à la projection d’un remarquable petit film de combat, L’Intérêt général et moi, de Sophie Metrich et Julien Milanesi (2015). La soirée était organisée par l’AVERN (pour Association Vie Environnement Respect Nature), représentante en Eure-et-Loir de France Nature Environnement.

En toile de fond, les grands projets inutiles et imposés. De la tour Triangle à Paris à la TAV Lyon-Turin, du Morvan aux Landes, de Roybon à Sivens, ces « GPII » hélas ne manquent pas, ils pullulent même, tant nos dirigeants vivent encore dans l’illusion d’une croissance continue du PIB. Illusion archaïque car la plupart de ces projets ont été imaginés dans les années 60, soit pendant une période de croissance forte, dans une contexte d’après-guerre marqué par la reconstruction et la modernisation. Mais les Trente Glorieuses ont vécu, le pétrole a flambé, et les écosystèmes sont arrivés à saturation.

« Un des premiers objectifs du film (…) est de parler de la souffrance que génère ce type d’infrastructures lorsque leur construction est décidée, de l’outrage ressenti, du sentiment mêlé de violence subie et d’impuissance », expliquent les réalisateurs. « Il est question d’un sacrifice, celui d’une terre habitée, de ses paysages, de ses cours d’eau, de ses chemins, de ses villages, de ses maisons, de ses souvenirs » (http://fr.ulule.com/linteret-general/).

Les archaïsmes du Progrès

Une série d’archives savoureuses pimente d’ailleurs le film. On voit des journalistes célébrer béatement les records de vitesse d’un train, les records de longueur d’un pont. Le béton comme vecteur et condition du bonheur, la mobilité comme sacrement de la modernité. Chaque km/h gagné apparait comme une victoire contre le passé et ses lenteurs obscures, et ses pesanteurs insupportables. Ô bourgades endormies, réjouissez-vous, le monde est désormais à portée de main ! Et tant pis si ces petits mondes, à vos pieds, avec leurs myriades de petites bêtes et de plantes saugrenues, doivent être saccagés ! Quand le BTP va, tout va. Le prophète Valéry Giscard ne dessinait-il pas notre destin à tous lorsque, ministre des finances, il se félicitait qu’une autoroute apportât aux périphéries « la prospérité, l’activité et la vie » ?

Les deux réalisateurs de L’Intérêt général et moi, originaires du Sud-Ouest, ont eux commencé par militer contre l’autoroute Langon-Pau (A65). Sophie Metrich est réalisatrice. Julien Milanesi est maître de conférences en économie à l’université Paul Sabatier de Toulouse et chercheur au Laboratoire d’Etude et de Recherche appliqué en Sciences Sociales. Ses projets sont anachroniques, d’une part parce que le trafic n’augmentera pas ou très peu, d’autre part parce que la France est déjà très bien pourvue en infrastructures de transport. Comme l’admet un haut-fonctionnaire du Ministère des Transports, mieux vaudrait financer l’amélioration des voies existantes.

En ce qui concerne l’Eure-et-Loir, l’heure est à la mobilisation contre la transformation de deux routes nationales (la RN12 et la RN154) en autoroute à péage, à travers l’une des ces arnaques qui permettent de privatiser les profits en collectivisant les pertes – un Partenariat Public Privé -sur le dos des contribuables et des habitants… Reporterre résume les éléments de ce « projet absurde ». Car chaque km d’autoroute ou de ligne à grande vitesse coûte des milliards. Le documentaire montre qu’on pourrait construire à la place de

La dérive autoritaire du capitalisme

C’est d’ailleurs le rédac’chef de Reporterre, Hervé Kempf, l’un des intervenants du film, qui animait le débat. A une question que je lui posai sur la légitimité de l’action illégale contre ces chantiers, il répondit que la violence était d’abord étatique, ou plutôt oligarchique, dans la mesure où, comme le montre l’exemple de ce préfet de Loire-Atlantique démissionnant de la fonction publique pour entrer chez Vinci, l’Etat semble se confondre parfois avec tel ou tel grand groupe industriel. Dès lors, les zadistes (ceux, du moins, qui construisent des alternatives durables) ne sont-ils pas les mains et les bras de la nature muette, les acteurs de sa légitime défense ? Ce que manifeste la répression des Zadistes – le film est dédié à la mémoire de Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive lancée par la police à Sivens – c’est cette dérive autoritaire du système capitaliste mondialisé, à l’intérieur duquel la vitesse de quelques uns s’impose à tous, par la violence si nécessaire. Rapidité, rapacité, brutalité : l’Etat ne s’arrêtera pas.

Le documentaire, entrecoupé des suggestives images d’un couple de danseurs, et de citations éloquentes – Montesquieu, Rousseau, Sieyès… – se concentre justement sur la question démocratique : comment garantir qu’un projet respecte l’intérêt général, et qui pour s’en porter garant ? Trois chantiers, trois luttes en illustrent les difficultés : l’autoroute Langon Pau (A65), la Ligne à Grande Vitesse (LGV) Sud Ouest et l’aéroport Notre Dame des Landes à Nantes. Hommage est rendu à tous ces citoyens, riverains ou révoltés, qui, inlassablement, se lèvent contre la bétonnisation des prairies et des bois, contre cette société de la vitesse qui écrase tout sur son passage, villages, terres agricoles, écosystèmes, art de vivre.

L’obstination de l’Etat-bétonneur, allié à tel ou tel trust, fait fi des gens enracinés – ces paysans, ces « manants », ceux qui demeurent sans chercher à bouger sans cesse – qui sont les victimes de ces lourds projets d’aménagement, alors qu’ils n’en seront que rarement les bénéficiaires. Le film rend hommage à cette « expertise du peuple », à tous ces membres d’association qui pendant des dizaines d’années luttent dans l’espace public comme dans les détails bureaucratiques contre le rouleau-compresseur mobilitaire. Avec une admirable persévérance. Avec quelques belles victoires, parfois.

Logique concentrationnaire et carnage technocratique

Outre les dénis de démocratie, outre les aberrations économiques et sociales, outre la violence d’État, ces projets sont de purs scandales écologiques. S’il est légitime d’« aménager le territoire », doit-on continuer à construire, à bétonner au nom de la mobilité des plus privilégiés sans se soucier des conséquences environnementales ? Jusqu’à quand ? Jusqu’à l’artificialisation complète des terres de France ? Jusqu’à la définitive rétrogradation de nos campagnes et petites villes en lieux de passage et de décharge de nos métropoles mondialisées ? Toujours plus : plus vite, plus gros, plus loin, plus fou… On ferme des lignes TER pour ouvrir des lignes TGV. On désertifie et saccage les campagnes, pour créer des pôles compétitifs, dans l’espoir de rivaliser avec les autres grandes villes à l’échelle mondiale, reléguant de plus en plus les arrière-pays immobilisés, en même temps que balafrés de béton. En dépit des grandes déclarations de la COP21, aucune remise en question ne semble devoir venir à l’esprit des membres du gouvernement. Tant pis pour la croissance du CO2 : Notre Dame des Landes devra se faire coûte que coûte !

L’un des passages qui m’a le plus impressionné est la lecture glaçante, alors qu’à l’écran apparaissent de simples et beaux paysages préservés, de l’article 2 d’un arrêté préfectoral, daté du 7 juillet 2008, « portant autorisation de destruction d’espèces et d’habitats d’espèces animales protégées et de destruction d’espèces végétales protégées ». Le bénéficiaire de cette dérogation contresignée par MM. les préfets de la région Aquitaine, de la Gironde, des Landes et des Pyrénées-Atlantique est Aliénor, « société concessionnaire de l’autoroute A65 ». Dans une inquiétante anaphore, se déroule les clauses d’un droit à l’écocide, autrement dit d’un véritable permis de tuer :

« – La société A’lienor est autorisée à détruire des nids, œufs et nichées d’oiseaux protégés…

  • La société A’lienor est autorisée à détruire 15,6 km d’habitats linéaires de Musaraigne aquatique, 20,7 ha d’habitats de repos et de reproduction potentiels, des individus isolés et 970 hectares d’habitats de repos et de reproduction de Hérisson européen, Écureuil roux et Genette…

  • – La société A’lienor est autorisée à détruire des aires de repos et/ou sites de reproduction de Grand Rhinolophe, Petit Rhinolophe et Grand Murin situées à l’intérieur de 12 habitations potentiellement favorables…

  • – La société A’lienor est autorisée à détruire des aires de repos et/ou sites de reproduction et des individus isolés de Barbastelle répartis au sein de 290 hectares d’habitats potentiellement favorables…

  • La société A’lienor est autorisée à détruire des aires de repos et/ou sites de reproduction et/ou des pontes de Cistude d’Europe sur 2,l hectares et des individus isolés de cette même espèce sur 12 stations…

  • Etc, etc. »

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux