Rien de plus polluant que les nouvelles technologies. En grossissant un peu le trait, c’est ainsi qu’on pourrait résumer l’enquête très importante qu’a publiée récemment Guillaume Pitron. Dans La Guerre des métaux rares (Les Liens qui libèrent, janvier 2018), il montre que les green techs sont loin d’être la panacée qu’on nous vend. Cette « contre-histoire du monde qui vient », préfacée par Hubert Védrine, nous ouvre les yeux sur la « face cachée » d’une transition énergétique et numérique que nous préférons ignorer.

Le pétrole du XXIe siècle ?

Les tenants du « capitalisme durable » nous promettent un monde à la fois plus technologique et plus propre, où l’ingéniosité humaine pallierait les bouleversements climatiques, la raréfaction des ressources et la destruction des écosystèmes. La transition énergétique prétend remplacer les énergies fossiles par des énergies « vertes » et la transition numérique, en dématérialisant les échanges, favoriserait un monde moins polluant. La réalité est hélas un peu plus compliquée.

La première révolution industrielle, au XIXe siècle, s’est fondée sur la machine à vapeur, elle-même dépendant d’un indispensable combustible : le charbon. Au XXe siècle, c’est le moteur thermique qui permit la deuxième révolution industrielle grâce à l’extraction du pétrole. Et désormais, en ce début du XXIe siècle, une troisième révolution industrielle a commencé, sans que soit connue l’énergie qui la conditionne.

Graphite, cobalt, indium, platinoïdes, tungstène, terres rares… ça ne vous dit rien ? Pourtant, les objets connectés que nous utilisons au quotidien en sont truffés. « Longtemps, les hommes ont exploité les principaux métaux connus de tous : le fer, l’or, l’argent, le cuivre, le plomb, l’aluminium… » Désormais, nous ne savons pas grâce à quoi fonctionnent les nouvelles technologies dont nous sommes devenus dépendants. Inconnu du grand public, mais exploité depuis les années 1970, ce « next oil », ce « pétrole du futur », ce sont les « fabuleuses propriétés magnétiques et chimiques d’une multitude de petits métaux rares contenus dans les roches terrestres ». Cette énergie décarbonée, et donc beaucoup moins polluante, serait-elle le salut de l’humanité ?

« Un fléau devenu mondial »

Rien n’est moins sûr, car ces indispensables « métaux rares » sont aussi sales que… rares. Ils sont de fait déjà l’objet de rivalités et de tensions géopolitiques qu’on ne soupçonne pas : la « guerre des métaux rares » ne fait que commencer. « Nous consommons d’ores et déjà plus de deux milliards de tonnes de métaux divers chaque année [et] les études prédisent que, à l’horizon 2030, la demande de germanium va doubler, celle de dysprosium et de tantale quadrupler, et celle de palladium quintupler. Le marché du scadium pourrait être multiplié par 9, et celui du cobalt par… 24 ! » (p. 39).

Guillaume Pitron nous emmène d’abord en Chine, premier producteur mondial de métaux rares, et notamment de terres rares, les plus précieux d’entre eux, pour enquêter sur les ravages écologiques et sociaux que leur extraction cause. « En même temps qu’ils devenaient omniprésents dans les technologies ‘vertes’ et numériques les plus enthousiasmantes, les métaux rares ont aussi imprégné de leurs scories hautement toxiques l’eau, la terre, l’atmosphère et jusqu’aux flammes des hauts-fourneaux – les quatre éléments nécessaires à la vie » (p. 44). « Le peuple chinois a sacrifié son environnement pour nourrir la planète entière de terres rares, conclut avec gravité une experte chinoise » (p. 48). Chiffres et témoignages à l’appui, Guillaume Pitron montre que, loin d’être la bénédiction espérée, l’exploitation industrielle des métaux rares est devenue un « fléau ».

Mais la Chine est loin d’être le seul pays touché par cette « malédiction ». En effet, « extraire des minerais du sol est une activité intrinsèquement sale et elle a été jusqu’ici conduite d’une facçon si peu responsable et éthique dans les Etats miniers les plus dynamiques que le dessein vertueux de la transition énergétique et numérique s’en trouve nécessairement remis en cause ». Alors que l’industrie pétro-chimique « dont tout le monde essaie de se débarrasser, ne figure même pas dans le top ten », « l’industrie minière est la deuxième industrie la plus polluante au monde », « derrière le recyclage des batteries au plomb et devant les teintureries, les décharges industrielles et les tanneries » (p. 54).

« Un bilan écologique accablant »

Bref, « avant même leur mise en service, un panneau solaire, une éolienne, une voiture électrique ou une lampe à basse consommation portent le péché originel de leur déplorable bilan énergétique et environnemental » (p. 55). En réalité, si l’on prend en compte l’intégralité des processus de production depuis l’extraction des éléments de fabrication, et non pas seulement le fonctionnement en lui-même, les green tech ont « un bilan écologique accablant » (p. 58). Par exemple, « la seule industrialisation d’une voiture électrique consomme trois à quatre fois plus d’énergie que celle d’un véhicule conventionnel ».

Cela sans compter toutes les maladies générées chez les travailleurs et les riverains des infrastructures minières.

Autrement dit, selon Guillaume Pitron le remède (les métaux rares) pourrait s’avérer pire que le mal (le pétrole) qu’il était censé guérir… Ainsi le productivisme, même repeint en vert, nous fait-il tomber de Charybde en Scylla, « un peu à la manière d’un toxicomane qui, pour stopper son addiction à la cocaïne, sombrerait dans l’héroïne ». « Au fond, nous ne réglons en rien le défi de l’impact de l’activité humaine sur les écosystèmes ; nous ne faisons que le déplacer » (p.70).

Toujours plus : la fuite en avant industrielle, et la destruction du monde qu’elle engendre, ne fera que s’intensifier avec l’extraction très polluante des métaux rares. « Nous allons consommer davantage de minerais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des 500 générations qui nous ont précédés » (p. 214). Et ce n’est pas la COP21, se focalisant sur les méfaits du pétrole, qui limitera les dégâts induits.

Or, aux désastres environnementaux et sanitaires, s’ajoutent les luttes économiques et géopolitiques pour le contrôle des ressources et des technologies.

La revanche chinoise

La suite de l’ouvrage montre comment l’occident, et notamment la France, a préféré « délocaliser la pollution » « vers des pays pauvres prêts à sacrifier leur environnement [et leur population] pour s’enrichir » plutôt que d’assumer le coût d’une extraction écologiquement et socialement soutenable. Il détaille ainsi les transferts de compétences techniques d’une grande industrie comme Rhône-Poulenc, et l’abandon des politiques publiques de « souveraineté minérale ». « Nous avons gagné en pouvoir d’achat ce que nous avons perdu en savoir d’achat », note Guillaume Pitron. Mais ce choix risque de nous coûter cher : « En organisant le transfert de la production des métaux rares, nous avons fait bien plus que léguer le fardeau du pétrole du XXIe siècle aux forçats de la mondialisation, nous avons confié à de potentiels rivaux un précieux monopole »  (p. 116).

Et la Chine, qui s’est arrogée 99% de la production mondiale de terres rares, a déjà commencé à tirer profit de cette situation en mettant « l’occident sous embargo ». Et elle ne se contente pas de confisquer les métaux rares, elle les transforme pour faire « main basse sur les hautes technologies ». Elle a en effet mis sur pied « une filière entièrement souveraine et intégrée, qui englobe aussi bien les mines nauséabondes arpentées par les gueules noires que les usines ultra-modernes peuplées d’ingénieurs surdiplômés » (p. 155). Ainsi, la Chine est devenue « le premier producteur d’énergies vertes au monde, le premier fabricant d’équipements photovoltaïques, la première puissance hydroélectrique, le premier investisseur dans l’éolien et le premier marché mondial des voitures à nouvelles énergies » (p. 176), tandis que la France perdait 900 000 emplois industriels ces quinze dernières années (p. 183).

Or, rappelle Guillaume Pitron, « chaque fois qu’un peuple a maîtrisé un nouveau métal, son utilisation s’est accompagnée de faramineux progrès techniques et militaires – et de conflits toujours plus meurtriers » (p.192). Et il prend pour exemple « la course aux missiles intelligents » et la conquête des océans, qui contiennent d’immenses gisements de métaux rares.

Relocaliser et/ou décroître ?

Face à cette situation, Guillaume Pitron préconise une relocalisation de nos activités minières. Une réindustrialisation de la France, donc. Non pas tant pour contrer l’impérialisme chinois et ne pas nous retrouver complètement désarmés dans cette « guerre des métaux rares », que pour favoriser l’émergence d’une société vraiment écologique. « Rien ne changera radicalement tant que nous n’expérimenterons pas, sous nos fenêtres, la totalité du coût de notre bonheur standard. La mine responsable chez nous vaudra toujours mieux que la mine irresponsable ailleurs. »

L’enquête de Guillaume Pitron, qui évoque la « décroissance » sans la prôner, s’achève par une question en forme d’espérance : « saurons-nous puiser en nous l’antidote aux métaux rares » ?

Par quelque bout qu’on prenne le problème, et qu’on appelle cette « issue de secours » sobriété ou décroissance, la simplification profonde de nos modes de vie apparaît de plus en plus comme une nécessité vitale et une condition de la paix.

En tous cas, après avoir lu ce livre passionnant, vous ne verrez plus votre smartphone de la même manière. Et si cela vous incite à vous en passer (ce qui n’est quand même pas bien difficile !), ce sera une arme de moins dans cette guerre sans merci de l’humanité contre elle-même.

La guerre des métaux rares, Guillaume Pitron, Les Liens qui libèrent, janvier 2018.

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux