La semaine dernière, un accord – qualifié « d’historique » – vient d’être trouvé entre 197 pays pour réduire l’émission de gaz HFC (hydrofluorocarbures). Ces gaz, que l’on retrouve dans les réfrigérateurs ou les climatiseurs, se révèlent encore plus nocifs que le CO² côté effet de serre. Bonne nouvelle ? Sans doute, mais pourquoi ne pas se débarrasser, non seulement des frigos polluants, mais des frigos tout court ? Encore faut-il changer d’alimentation et quitter notre passivité consumériste. Explications avec Marianne Durano, qui vit, depuis maintenant plus d’un an, sans frigo et qui s’en passe très bien.

Ma vie sans frigo : Hier, j’ai débranché frigo et congélo. Une manière de consommer ma rupture avec l’ère du supermarché, dont le frigo fut le triomphant symbole.

On a tous en tête ces pubs des 60s représentant une ménagère aux joues roses de plaisir, contemplant l’abondance colorée de son réfrigérateur. En pratique, frigo est aujourd’hui synonyme de gaspillage et de malbouffe. Il est l’allié incontournable des plats préparés, des sauces chimiques, et des lardons industriels. Il implique surtout l’organisation mondiale d’un marché du frais, la sacro-sainte chaîne du froid, dont la moindre rupture est un désastre sanitaire, et dont le coût écologique est énorme. 60% de nos aliments sont réfrigérés, 360 millions de t. sont gaspillés annuellement pour cause de rupture de la chaîne du froid, qui absorbe elle-même 8% de la consommation énergétique mondiale. Plus proche de nous, le congélateur est l’appareil le plus énergivore d’un foyer, représentant en moyenne 20% de la consommation totale. Avec le frigo, le chiffre atteint 35%, presque 2/5e de la consommation d’un foyer français.

Est-ce bien nécessaire ? C’est la question que je me suis posée la dernière fois que j’ai ouvert mon frigo. J’y ai trouvé des légumes et des fromages qui se conservent très bien sur le rebord d’une fenêtre ; un vieux reste de sauce curry qui moisit là depuis un an ; de la moutarde, des œufs, de la crème non-entamée, qui n’ont rien à y faire. Au congélo, un reste de viande même pas suffisant pour une sauce bolo et des haricots

surgelés dont on voit mal la plus-value par rapport à leurs cousins en boite. J’ai donc pris ma respiration, et j’ai abattu le totem. Outre la libération symbolique, je l’affirme, oui, on peut vivre sans frigo sans se condamner à manger des graines et des boîtes. A part la viande et le lait, tout, même les restes, peut se conserver au moins 3 jours hors frigo, la plupart des fruits et légumes tenant parfaitement 3 semaines. Pas besoin d’être végétarien pour autant : il suffit de consommer viande et poisson dans la journée. Une manière originale d’encourager le commerce local, de lutter contre l’élevage industriel, et de réaliser des économies, qui vous permettront d’acheter des produits bios de qualité. Car si la plupart des produits de supermarché sont consommés frais, c’est parce qu’à température ambiante ils révèlent leur véritable nature : dégueulasse. Qui a déjà bu du Coca tiède ? Il suffit de calculer les quantités dont on a besoin : entamer une conserve devient un événement culinaire. Pour les amateurs de nouveauté, la designeuse Jihyun Ryou propose même d’astucieuses étagères conçues pour remplacer votre encombrant frigo. Et comme innovation et tradition vont souvent de pair, rendez-vous au prochain numéro pour savoir comment les anciens pratiquaient l’art mirifique de la conserve. Un indice : il vous suffit d’un pot et d’une marmite.

 

Les ferments de la révolte : Saucisson-pinard ou camembert-baguette : la fine fleur de notre culture française est menacée. Non, les coupables ne résident pas dans une mosquée salafiste, mais se cachent dans votre propre cuisine…

La civilisation du frigo est en passe de détruire des millénaires de savoir-faire culinaire. Tuer les microbes, surgeler le vivant : nous développons un rapport hygiéniste à la nourriture. L’Europe tente ainsi régulièrement d’interdire les fromages au lait cru au nom de normes sanitaires microbiologiques. Pourtant, c’est bien la prolifération des microbes qui permet la fabrication du vin, du fromage, du pain, mais encore du beurre, des yaourts, de la choucroute, des olives, de la bière, etc. On appelle ça la fermentation. Non seulement cette technique de conservation est accessible à tous et quasi-gratuite, mais elle ne nécessite aucune énergie, tout en améliorant la flore intestinale, la qualité et le goût des aliments. Selon le docteur Tasuichiro Akizuki, la consommation de miso, pâte de soja fermentée, aurait même sauvé la vie à certains rescapés de Nagazaki. Quelle est cette sorcellerie qui vous permettra de survivre à la prochaine catastrophe nucléaire ? Rien d’autre que l’action du vivant lui-même, les fameuses bactéries, capables de convertir les glucides en acides, en gaz ou en alcool. La plupart du temps, il n’y a qu’à les laisser faire leur vie dans un milieu privé d’oxygène. Le levain utilisé pour le pain n’est qu’un bout de pâte qu’on a laissé fermenter peinard. Le vin, du vieux jus. Pour les légumes, il suffit de les laisser mariner quelques semaines dans de la saumure, c’est-à-dire 30g de sel dans un litre d’eau. De la viande dans du sel ? De la charcuterie ! Du poisson dans du sel ? Des harengs saurs ! Pour les laitages, le sel est remplacé par de la présure, enzyme naturel en vente dans toutes les pharmacies. Redisons-le une fois pour toutes : beurre, yaourts, alcools, fromages, charcuteries sont déjà des méthodes de conservation des aliments. Il est donc parfaitement stupide de les mettre au réfrigérateur.

La fermentation existe depuis le néolithique. Pour certains archéologues, c’est elle qui a donné son impulsion à l’agriculture, et non l’inverse. Universelle, elle est gratuite, bien plus adaptée aux pays touchés par la malnutrition que le frigo, vorace en énergie, et plus fiable que l’appertisation, ou stérilisation à haute température, qui exige des conditions d’hygiène irréprochables, sans lesquelles les conserves peuvent devenir toxiques. Mais elle suppose aussi de s’affranchir d’un siècle de bourrage de crâne publicitaire, qui nous a fait croire que les bactéries sont nos ennemis, qu’il faut vivre dans un environnement aseptisé, froid et sans la moindre trace de vivant. C’est vrai que les conservateurs artificiels sont tellement plus sains ! Hyperactivité, asthme, eczéma, insomnies, problèmes de thyroïde : la liste de leurs méfaits ne cesse de s’allonger. Des colorants pour la plupart, qui visent à nous faire croire qu’on consomme des produits éclatants de santé, quand on s’enfile au contraire quotidiennement des kilos de rebuts industriels. Alors entre du corned beef sous vide et un jésus artisanal, personnellement, j’ai fait mon choix.

Plus de détails et de recettes sur nicrunicuit.com.

Les 2 textes ci-dessus sont extraits des chroniques "Pas con l'ancien", du n°2 et n°3 de Limite.

Marianne Durano

Agrégée de philosophie
Membre de la rédaction

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