La déculottée « intégrale » infligée par l’Irlande hier soir semble remettre en cause la nouvelle « philosophie de jeu » mise en place par PSA. Orientée vers la discipline et la puissance physique, elle consiste à abandonner l’inconstance du french flair en espérant gagner au bête jeu du bras de fer. Pour Gaultier Bès, nous avons tout intérêt à nous inspirer du combat plus faillible et héroïque que nous ont proposé ces valeureux Irlandais volants.

En 1947, de retour d’Amérique latine où il s’était installé en 1938, Georges Bernanos publie La France contre les Robots, son dernier pamphlet, largement composé de textes publiés par le Comité de la France Libre du Brésil dès 1942. Cet essai attaque l’idolâtrie de la Technique, mise au service de la spéculation, c’est-à-dire de la cupidité, la « civilisation des machines » invasives, dont « la plus redoutable est la machine à bourrer les crânes, à liquéfier les cerveaux ».

Il semble que ce machinisme ait atteint jusqu’au sport. La Coupe du Monde de rugby qui se déroule en ce moment l’illustre assez bien. Il suffit de voir le nombre de joueurs blessés depuis le début de la compétition pour comprendre que les mécaniques sont poussées à bout par des chocs frontaux à répétition. Quand j’ai commencé, « petit poussin », à jouer au rugby, on m’a appris que le rugby était l’art de savoir éviter ses adversaires. Il semble à présent qu’il s’agisse bien plutôt de savoir les enfoncer.

On me disait aussi que la beauté de ce sport, c’était d’accorder à chacun, gros, mince, malin, bourru, une place dans l’équipe, un rôle dans la victoire. Aujourd’hui, grosso modo, les joueurs ont presque tous le même calibre (en vingt ans, ils ont pris en moyenne dix kilos), et une technique homogénéisée. Le rugby professionnel, de plus en plus, c’est trente bulldozers jouant au gagne-terrain.

On me disait enfin, à l’école de rugby, que nous jouions un sport de voyous pratiqué par des gentlemen (et que le foot, c’était l’inverse). A l’image de Michalak apparaissant à la mi-temps pour vanter les mérites des crédits à la consommation d’une société de financement industriel et commercial, je crains que le rugby ne devienne un sport de robots pratiqué par des publicitaires.

On a souvent loué le french flair, cette capacité de l’équipe de France à retourner un match, par une action géniale et totalement inattendue. Qu’on pense, par exemple, à l’incroyable victoire en demi-finale en 1999 contre les déjà-monstrueux All Blacks. Au rebond capricieux saisi par Dominici, à la course de lévrier de Bernat-Salles. Même Lomu, lui, savait faire des passes. Notre champion à nous maintenant, c’est Bastareaud dont la dernière passe doit dater de l’entraînement, ce marteau-pilon qui « enterre » systématiquement les ballons quand il y a du surnombre à l’aile. Des joueurs comme Chabal ou Bastareaud ne jouent pas au rugby, mais aux auto-tamponneuses. C’est sympa aussi, mais c’est pas la même idée.

En réalité, le match contre l’Irlande avait quelque chose d’effroyablement mécanique. La défense des Bleus relevait de l’abattage industriel, du travail à la chaîne, machinal, réflexe, abrutissant. A tel point que les rares fois où les Français ont eu le ballon, on avait l’impression qu’ils ne savaient qu’en faire, paniquaient, bafouillaient, le rendaient le plus vite possible, comme pour n’avoir pas à réfléchir, à prendre une décision, des risques. Faire des choix, c’est épuisant ; plaquer, ça repose le cerveau.

La discipline exceptionnelle des Français, le rideau de fer de leur défense, avait quelque chose d’inhumain, comme si les joueurs avaient été des monstres froids, sans nulle émotion ni individualité. Quelque chose comme des Terminator en maillots numérotés. O’Brien, frappant honteusement Papé au début du match, manifestait au moins un sentiment, une passion, colère, lâcheté, opportunisme. C’était un geste de voyou, pas d’androïde ! La satisfaction malsaine avec laquelle les sorties sur blessures de deux des meilleurs joueurs irlandais ont été accueillis en disait long sur la misère de notre conception de ce sport. Bref, force est de constater qu’hier, l’équipe de rugby, c’était l’Irlande, et que les robots, c’était nous.

François Bégaudeau vient d’écrire un bel article sur la jouissance « aux deux points G » du spectateur : « l’intensité partisane » (voir notre équipe gagner) et « l’intensité esthétique » (voir du beau jeu). Face au « jeu le plus restrictif de l’histoire du rugby national », on a de quoi être frustrés, et tentés d’abandonner tout chauvinisme au profit de la seule beauté du jeu. On ne supporte pas longtemps des automates, à moins d’en devenir un soi-même.

Alors, messieurs du XV de France, samedi prochain, contre la Nouvelle-Zélande, jouez, risquez, tentez, faites vivre le ballon, comme on dit en club, portez-le (le mot sport ne vient-il pas justement en latin de ce verbe ?) ! Souvenez-vous d’Abdelatif Benazzi, d’Olivier Magne, de Titou Lamaison ! Faites du sport, pas du taylorisme ! Alors, oubliez Saint-André, son bourrage de crânes technicien son organisation scientifique du rugby, mettez-le dans un placard, et tentez le tout pour le tout ! Il vaut mieux que vous perdiez en jouant comme des humains, plutôt que vous gagniez en calculant comme des robots.

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux