La semaine dernière, dans son discours à la Sorbonne, consacré à « la refondation de l’Europe », Emmanuel Macron s’est enthousiasmé pour une « révolution numérique » fondée sur l’« innovation de rupture ». Bien plus que les propos convenus sur « la souveraineté européenne », c’est ce passage qui a interpellé le directeur-adjoint de la revue Limite, Gaultier Bès, qui nous livre aujourd’hui la troisième et dernière partie de son analyse.

Mais, plus fondamentalement, que cache cette « innovation de rupture » ?

Est-il permis de se demander où nous mène cette fuite en avant technologique, toujours financée par nos impôts, mais jamais validée par nos suffrages ? Est-il permis de répondre qu’à part le cauchemar transhumaniste d’une humanité à deux vitesses (une élite posthumaine dominant la masse des « rien qu’humains » voués à l’obsolescence), on ne voit pas bien quelle pourrait en être l’issue ? « Il y aura des gens implantés, hybridés, et ceux-ci domineront le monde. […] Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer […] constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur », annonçait, il y a quinze ans déjà, Kevin Warwick, un chercheur en cybernétique, dans Libération.

Avant d’utiliser l’argent public pour financer ce genre d’hurluberlus, est-il possible d’envisager qu’on en parle ? Et même, soyons fous, qu’on en débatte ?

Mais il faudrait pour cela qu’il nous reste quelque volonté politique, et autre chose pour la guider que la seule peur d’être à la traîne, ou la relance de la croissance. Quelque chose comme une conscience. « Il n’est pas étonnant que l’omniprésence du paradigme technocratique et le culte du pouvoir humain sans limites développent ce relativisme dans lequel tout ce qui ne sert pas aux intérêts privés immédiats est privé d’importance. Il y a en cela une logique qui permet de comprendre comment certaines attitudes, qui provoquent en même temps la dégradation de l’environnement et la dégradation sociale, s’alimentent mutuellement », souligne le pape François dans Laudato Si, son encyclique sur la sauvegarde de notre maison commune (122).

L’« innovation de rupture », c’est le bulldozer des technocrates. Bulldozer automatique, sans chauffeur, dans le sillage dévasté duquel on nous entraîne de gré ou de force pour construire un monde parfaitement organisé, planifié, rationnel, sans hasard ni mystère. La « start up nation » n’est pas un projet démocratique, mais oligarchique. Nous n’y aurons pas tous notre place, ni même notre mot à dire.

Car les « chimpanzés du futur » sont d’emblée disqualifiés. Ils n’ont pas voix au chapitre. Les puissants qui dirigent et financent les programmes de recherche, et leurs relais médiatiques, ne nous laisseront pas argumenter contre eux. Ils nous coupent déjà la parole en ricanant. Qu’importe, prenons-la.
Et disons : que nous n’avons aucune envie de vivre mille ans ; que le cyborg n’est qu’une machine ; que les robots sexuels ne nous font pas bander ; que nous ne voulons pas financer ce(ux) qui prépare(nt) notre élimination, comme « inadaptés » à leur « nouveau monde ». Ne nous adaptons pas. Refusons le sort qu’ils nous font. Radicalement.

Car si la technocratie est la confiscation du pouvoir par les experts, la démocratie devrait être le partage du savoir, d’un savoir qui se conjugue à la sagesse, qui s’articule à la décence commune de ceux qui veulent rester humains, rien qu’humains. « La sagesse n’entre point dans une âme mauvaise et science sans conscience n’est que ruine de l’âme », dit à son fils le géant de Rabelais (Pantagruel, 1532).

Politiquement, c’est justement avec cette dépossession de nos vies qu’il faudrait rompre au lieu de renforcer ce qui l’aggrave, et, sous prétexte de nous rendre tout-puissants, nous fait perdre toute autonomie concrète. L’homme augmenté est un loup pour l’homme : il le vide de sa substance, de son intériorité, pour le bourrer d’ersatz ; il lui fait honte, le frustre, le rend jaloux. Il lui fait détester sa condition, préparant ainsi son évolution technologique ou sa disparition.

Car y-a-t-il encore « humanité commune » quand certains affirment de plus en plus ouvertement vouloir en finir avec le corps biologique et la mort (projet « Kill the Death » de Calico, filiale de Google), ou n’en finissent pas de rabaisser l’humain, cette sous-machine, ce tas de cellules archaïque ?
Y-a-t-il encore « maison commune » quand certains dépensent des milliards à déserter la planète qu’eux et leurs pairs ont contribué à rendre inhospitalière pour coloniser Mars ?
Y-a-t-il encore « destin commun » quand le discours politique et médiatique entérine les fantasmes du transhumaniste, relaie ses éléments de langage, finance ses recherches, ne cherchant plus qu’à réguler, à la marge, quelques excès éventuels ?

Un auteur latin du premier siècle avant Jésus-Christ, Térence, esclave affranchi, disait : « Je suis un homme ; je considère que rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».
Les zélateurs du « changement qui innove la nouveauté » sont-ils encore des nôtres ?
Rien de ce qui est artificiel ne leur est étranger : sont-ils encore des hommes ?

La sacralisation de l’innovation ne peut entraîner, en définitive, qu’une rupture avec l’humanisme. Car l’homme, lui, ne change guère. Il naît encore du ventre d’une femme, il a encore besoin de manger, de boire, de dormir. Il est toujours mortel, fragile, imprévisible, ingérable, souvent absurde. Et c’est comme ça qu’on l’aime.

Laissons le collectif « Pièces et Main d’Oeuvre » conclure :

« Nous, les chimpanzés du futur, nous n’avons pas perdu, et la machine n’a pas gagné.
 L’Humain reste une bataille en cours tant qu’il ne s’abandonne pas, et il ne s’abandonne pas tant qu’il pense les choses et les dit avec des mots. Nommer une chose, c’est former une idée, et les idées ont des conséquences inévitables. Nous devons garder les mots et nommer les choses du mot juste. Nous devons former des idées avec leurs conséquences inévitables.
Les transhumanistes n’ont qu’une idée : la technologie.
Nous, chimpanzés du futur, n’avons qu’une technologie : les idées. »

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux