Mardi après-midi, dans son discours à la Sorbonne, consacré à « la refondation de l’Europe », Emmanuel Macron s’est enthousiasmé pour une « révolution numérique » fondée sur l’« innovation de rupture ». Bien plus que les propos convenus sur « la souveraineté européenne », c’est ce passage qui a interpellé Gaultier Bès, directeur-adjoint de la revue Limite. Analyse techno-critique d’un président technocratique.

Des algorithmes financiers aux derniers gadgets électroniques, notre démocratie vit au rythme de la technoscience. Pas un jour ne passe sans que la question de l’emprise de plus en plus intrusive des nouvelles technologies sur nos vies ne se pose. Elle se pose toujours et pourtant, elle n’est jamais vraiment posée. Médiatiquement, politiquement, jamais n’est pesé le coût social, écologique, de l’innovation en tant que telle, jamais la soi-disant neutralité de la technique n’est interrogée, jamais l’idée qu’il vaudrait mieux se passer de tel ou tel joujou technologique, n’est suggérée. Ou alors c’est pour mieux caricaturer les opposants, toujours déjà suspectés de vouloir revenir à l’âge de pierre.

Les pires scandales semblent incapables d’ébranler ce dogme : plus c’est high tech, meilleur c’est. Même le Rimbaud d’Une Saison en enfer est ringard : être moderne ne suffit pas, « il faut être absolument disruptif ».

Ainsi, lundi, je lus dans la presse que sur les 57 milliards d’euros du grand plan d’investissement lancé par le gouvernement, 13 milliards d’euros devaient aller à l’« innovation » et 9 milliards à la transformation numérique de l’État. Sans compter les autres milliards consacrés (si j’ose dire) à la « modernisation » de ceci ou de cela. Et mardi, ce fut donc le président Macron que j’entendis déclarer :
« [L]e défi [du numérique] est celui d’une transformation profonde de nos économies, de nos sociétés, de nos imaginaires même. […] Je souhaite que l’Europe prenne la tête de cette révolution par l’innovation radicale. Créons dans les deux ans qui viennent une Agence européenne pour l’innovation de rupture […]. Prenons cette ambition, finançons les recherches dans les domaines nouveaux comme l’intelligence artificielle, acceptons la prise de risque. Cette agence mettrait l’Europe en situation d’innovateur et non de suiveur. »
Et un peu plus tard, s’adressant à l’Allemagne :
« Pourquoi ne pas commencer ensemble l’Agence de l’innovation de rupture, lancer un programme commun d’intelligence artificielle qui ferait de l’Europe le moteur de la croissance mondiale ? »

« Innovation de rupture », l’expression était lâchée, validant au plus haut niveau de l’État la vision du monde du « business consulting ». Expression forgée par l’Américain Clayton Christensen en 1997, la « disruptive innovation » est celle qui « crée, transforme ou détruit un marché », par opposition à l’innovation dite incrémentale qui améliore une technique existante. Ce matin sur France Info, Sylvie Goulard, éphémère Ministre des Armées du gouvernement Philippe, disait de l’innovation de rupture qu’elle concernait « les découvertes, non pas de demain, mais d’après-demain ». Voilà qui s’appelle manquer de méthode, ou, comme on disait jadis : mettre la charrue avant les bœufs.

Et tout ceci alors que vient de paraître aux éditions Service Compris le Manifeste des Chimpanzés du futur, synthèse des travaux menés depuis quinze ans par Pièces et main d’œuvre, collectif d’anarchistes grenoblois, sur et contre le transhumanisme.
On y lit, en tremblant (à moins d’être déjà un peu cyborg au fond de soi), ces mots de l’écrivain de science-fiction H. G. Wells :
« L’espèce humaine est en fin de course. L’esprit n’est plus capable de s’adapter assez vite à des conditions de vie qui changent plus rapidement que jamais. Nous sommes en retard de cent ans sur nos inventions. » (L’Esprit au bout du rouleau, 1946)
Qui ne voit que ce qui était déjà vrai un an après Hiroshima l’est infiniment plus aujourd’hui ?

En tous cas, la concomitance était troublante : l’actualité faisait plus que confirmer le pamphlet extrêmement bien documenté de PMO contre le « nanomonde » : elle le dépassait. La parole présidentielle consacrait la novlangue techno-progressiste.

S’il est vrai qu’« en dix ans, le transhumanisme est passé des films de science-fiction aux pages « Technologie » des magazines » (PMO, page 203), d’un coup, il venait de passer de la Silicon Valley à l’Elysée, du MIT à la Sorbonne.

Ainsi, à travers ce discours, où rien de nouveau n’a été dit sur l’Europe, Macron a-t-il moins mis ses pas dans ceux de Robert de Sorbon ou de Robert Schumann que dans ceux de Peter Thiel ou d’Elon Musk.

 

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux