La suite de l’entretien avec Jacques Dewitte, mené par Max Erwann Gastineau. Première partie ici.

Max-Erwann Gastineau : En domestiquant la nature, l’homme a atténué les aspects tragiques de sa condition. Continuer de soulager l’humanité de son fardeau de créature terrestre n’est-il pas le meilleur moyen de rendre grâce à Dieu du pouvoir qu’il lui a conféré ? Celui justement d’améliorer les conditions de la vie, ici-bas.

Jacques Dewitte : Il y a en effet quelque chose d’admirable dans l’amélioration des conditions de la vie  qui n’est pas contraire à l’idée d’une sainteté de la vie charnelle et peut être considérée, d’un point de vue religieux, comme un hommage à Dieu. Mais jusqu’où peut-elle aller ? Est-elle illimitée ou rencontre-t-elle une limite ?  Hans Jonas a, à cet égard, saisi le problème très clairement. Cette amélioration (ce qu’il appelle le « méliorisme ») se heurte à une limite. Celle-ci tient à ce que, à un certain moment, elle porte atteinte à l’humanité de l’homme. En rêvant de créer un surhomme, on obtient un être humain privé de plusieurs traits de son humanité  et une sorte de monstre. Cette atteinte consiste notamment à ce que l’on cherche à créer des individus parfaits (ou, avec le clonage, des individus correspondant exactement à nos attentes). En voulant aller toujours plus loin en direction d’une perfection, allant même jusqu’à transgresser les limites inhérentes à l’espèce humaine, à l’existence biologique de l’homme, on met en péril son humanité.

jonas

Hans Jonas

Toute la difficulté réside en ce que, même si nous savons qu’il y a une limite, nous ne pouvons pas établir a priori où elle se situe.  Jonas a également avancé l’idée d’une « heuristique de la crainte » (traduit erronément par « herméneutique de la peur ») : nous découvrons pour la première fois maints aspects de notre humanité lorsqu’elle est menacée.  Le projet transhumaniste – il aurait au moins ce mérite – peut nous faire redécouvrir avec des yeux nouveaux que la mortalité est un trait humain fondamental. Un être humain à qui on accorderait une quasi-immortalité sombrerait vite dans cette démence que l’on appelle le syndrome de Cotard. Une telle survie illimitée ne serait plus une vie. De même, un être humain produit par clonage saurait à l’avance qui il est et n’aurait plus de véritable existence, c’est-à-dire une vie ouverte à un avenir en partie indéterminé.

Jonas craignait, avant l’heure (car on ne parlait pas encore du « transhumanisme »), que ne soit réalisé ce projet progressiste radical, visant à créer un homme parfait, sans faille. A l’encontre de l’utopie de Ernst Bloch, celle d’un homme futur qui réaliserait enfin son humanité authentique, Jonas déclarait : « L’homme authentique était là depuis toujours, dans ses hauts et ses bas, dans toute l’équivoque qui lui est indissociable » ». Il n’y a donc pas lieu de fonder la vie civique sur le paradigme prométhéen de l’accomplissement de l’homme par lui-même, mais, au contraire, de demeurer fidèle à l’homme, à sa grandeur et ses faiblesses.  Le projet transhumaniste prolonge en effet ce que Jonas avait décelé et redouté dans les entreprises de biotechnologie dont il avait été le témoin dans les années soixante (comme le projet du clonage humain). Je suis persuadé que le cadre anthropologique avancé par Jonas  à cette époque demeure une base importante pour faire obstacle à ce projet démentiel.

Le projet transhumaniste que vous décrivez serait donc l’ultime avatar de la volonté prométhéenne de délivrer l’homme des pesanteurs qui le rendent indéfectiblement lié à la Nature ?

Oui, il se situe dans la continuité d’un projet apparu au début des Temps Modernes. Mais on peut se demander : sommes-nous vraiment, sommes-nous entièrement modernes ? N’y a-t-il pas en nous quelque chose qui échappe au projet moderne auquel pourtant nous nous identifions ?  Certes, nous nous proclamons individualistes, libres, émancipés, mais nous continuons à exister, comme êtres sociaux, comme être religieux, comme êtres charnels, comme ancrés dans une tradition, même si nous ne le savons pas. Certains pourraient dire : « encore un effort pour être vraiment modernes », mais on peut estimer au contraire que ce décalage n’est pas un fatal retard à rattraper, mais un élément d’espoir. Quelque chose dans la nature humaine résiste. L’espoir réside donc dans la contradiction entre ce projet de fabrication d’un homme nouveau et la réalité humaine, qui contient des ressources que nous ne soupçonnons peut-être pas. Pourtant, cet espoir n’est nullement une certitude. Car les partisans de ce prométhéisme déchaîné développent un projet de plus en plus cohérent et radical, si bien que les poches de résistance qui se situent dans les tréfonds mêmes de la nature humaine pourraient bien se réduire.

torche-promethee-peintureJ’aime bien ce terme de « ressources ». Mais son sens est ambigu. Il peut désigner ce qu’avait bien perçu Heidegger : une vision consistant à voir le monde – aussi bien la nature que la société – comme un stock de ressources disponibles. L’écologie tend à reprendre à son compte cette vision, dans sa mise en garde contre l’épuisement des ressources naturelles. Mais il y a aussi ce que j’appelle les « ressources de sens » telles les ressources de la langue, de ses richesses. Avec l’idée, dans les deux cas, que l’on puise dans quelque chose qui nous précède, que nous avons reçu, qui peut s’épuiser. Ces ressources sont fragiles, elles peuvent disparaître. Nous n’avons pas seulement la « responsabilité » morale de les cultiver ; il faudrait que nous le fassions en une forme d’amour.

Pour conclure, je dirais ceci : l’esprit conservateur qui est à redécouvrir ne doit pas être compris comme un retour exalté à la tradition et aux « valeurs anciennes » ; il consiste en un scepticisme quant aux bienfaits absolus du progrès, en une confiance raisonnable dans la nature humaine, en un souci de préserver les ressources de sens qui ne sont pas encore taries et un désir de reconstruire ce qui a été bêtement détruit.

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Jacques Dewitte tient à signaler que les idées présentées ici sont contenues dans plusieurs de ses écrits :

Sur la religion :

« Du refus à la réconciliation. A propos de l’acosmisme gnostique. », Le monde. Le temps de la réflexion X, Gallimard, Paris, 1989.

« Y a-t-il une réalité substantielle du Mal ? » , in Crime et folie, sous la direction de Laura Bossi, Cahiers de la NRF, Gallimard, 2011.

« Croire ce que l’on croit. Réflexions sur la religion et les sciences sociales. », in Qu’est-ce que le religieux, La Découverte, 2012.

Sur Albert Camus :

« Le ‘oui’ comme ontologie du déjà-là. A propos de L’homme révolté », in Albert Camus. Du refus au consentement, PUF, « Débats philosophiques« , 2011.

Sur Leszek Kolakowski :

Kolakowski. Le clivage de l’humanité, Editions Michalon, collection „le Bien Commun“, 2011.

Sur Hans Jonas :  

« Clonons un être humain », Hans Jonas, Alter n° 22, 2014.

Max-Erwann Gastineau

Diplômé d'histoire et de science politique, membre de la rédaction de la revue Limite