En mai 2015 s’est tenu à Montréal le colloque annuel du Centre Le Pèlerin. Ce centre, fondé en 2001, a pour vocation de former des intervenants qui, dans leur travail, sont amenés à aborder la question du sens. Pour une écologie intégrale, publié en octobre 2016, regroupe quatre conférences prononcées lors de ce colloque par le directeur du centre et par des professionnels de secteurs aussi variés que l’entreprise privée, l’éducation et la santé. Notre correspondant québécois vous livre ici une recension de cet ouvrage.

Stéfan Thériault est psychologue et directeur du Centre Le Pèlerin. Dans sa conférence, tout en rappelant l’immense apport de la modernité, il en critique les excès et les dérives qui ont mené à la postmodernité : la raison censée émanciper l’homme et lui permettre de comprendre et d’expliquer son monde a fini par accoucher d’un individualisme exacerbé évoluant au sein d’un environnement qu’il faut contrôler comme une machine. L’émergence du moi souverain et de l’environnement machine, par l’exaltation du quantifiable et du mesurable, évacue toute ontologie, toute idée de transcendance, et donc tout rapport au divin, qu’il nomme « l’invisible ».

La crise écologique est donc humaine, environnementale, mais aussi spirituelle ; et logiquement, toute écologie intégrale ne l’est réellement que si elle réintègre cette dimension spirituelle. Afin de capter cet invisible pour le remettre au centre du monde, Stéfan Thériault nous invite à exercer les vertus théologales : la foi pour ne plus douter de l’existence de cet invisible, la charité pour sortir des excès de l’individualisme, et l’espérance pour prendre conscience de notre pouvoir d’action dans la diffusion du divin invisible à nos semblables dans notre vie quotidienne. Une fois ce cadre théorique posé, les trois conférenciers suivants vont s’exercer à l’appliquer dans leurs secteurs professionnels respectifs, à savoir l’entreprise privée, l’éducation et la santé.

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DUTTON Robert, Émile ROBICHAUD, Stéfan THÉRIAULT, Patrick VINAY, Pour une écologie intégrale, Montréal : Médiaspaul, 2016, 121 p., 16,65 euros

L’école : revenir à une logique organique

Émile Robichaud est un ancien enseignant et directeur d’école reconnu. Il a siégé au Conseil supérieur de l’éducation. Il est aujourd’hui directeur de l’Institut Marie-Guyart, un organisme qui a pour vocation d’accompagner les enseignants et directeurs d’école à mieux accomplir leur mission. Sa réflexion s’articule autour d’une critique du système d’éducation qui est passé d’une logique organique à une logique mécanique. Cette analyse est indissociable de sa condition préalable : la désintégration de l’humain propre à la postmodernité. Les rapports humains ne sont plus caractérisés par des interactions et des interdépendances ancrées culturellement, génératrices de sens, et créatrices de ce qu’Émile Robichaud nomme  une « alchimie de l’âme » (terme que l’ont peut rapprocher de « l’invisible » de Stéfan Thériault), ils ne sont dorénavant qu’une juxtaposition et superposition de fonctions atomisées qui sont analysées de manière indépendante les unes des autres sans égard à la logique du tout dans lequel ils prennent place. Les répercussions de cette évolution sur le système d’éducation sont multiples : perte de sens de ce qu’est l’éducation, dévalorisation de la profession d’enseignant, invasion de la pédagogie, et déconnexion de l’éducation d’avec sa mission originelle : nourrir l’esprit. Or, l’éducation n’est pas une machine qui nécessite des compétences techniques, mais au contraire une dynamique complexe qui s’enracine dans des savoirs et des connaissances.

Pour redresser le système d’éducation, Émile Robichaud propose trois pistes de solution. Premièrement, autonomiser les écoles afin de les sortir de la structure mécaniste qui les oppresse et en faire des lieux de vie à échelle humaine au sein desquels pourront être recréées les conditions de cette « alchimie de l’âme ». Deuxièmement, replacer l’exigence académique au cœur de l’enseignement afin de valoriser le savoir, et l’accompagner de valeurs humanistes et de respect afin d’encourager les étudiants à s’approprier leur éducation. Troisièmement, recentrer la formation des enseignants afin que cette dernière soit plus rigoureuse, profonde et culturellement enracinée, afin de pouvoir lutter contre la pression d’un monde extérieur de plus en plus nihiliste.

L’entreprise privée : une organisation au service des hommes

Robert Dutton est un administrateur d’entreprises reconnu qui fut pendant vingt ans le président et chef de la direction de RONA, le premier groupe canadien de grande distribution spécialisé dans le bricolage. En distinguant la raison d’être de l’entreprise (une organisation dont la quête d’efficacité est incompatible avec les préceptes de l’écologie intégrale), de la façon d’être de l’entreprise (une organisation façonnée par les interactions des individus qui la composent), Robert Dutton rappelle que c’est l’entreprise qui est au service des hommes et non pas le contraire.

En renversant le paradigme, elle peut devenir un lieu d’épanouissement personnel et spirituel. Il nous met cependant en garde : il ne s’agit pas de demander à l’entreprise de donner un sens à la vie des individus qui y travaillent, mais bien de permettre à ces derniers de donner un sens à la vie de l’entreprise. Il lance donc un appel à la responsabilité de chacun dans ce qu’il fait de (et au sein de) l’entreprise. Il replace ainsi le leadership du chef d’entreprise au cœur de cette démarche. Ce dernier se doit d’être un modèle d’excellence au comportement éthique irréprochable afin d’inspirer ses collaborateurs à l’imiter dans le façonnement du sens qu’ils souhaitent donner à leur entreprise.

L’hôpital : lieu de témoignage de l’invisible

Patrick Vinay est néphrologue et pratique en médecine palliative. Il a été président du Fonds de la recherche en santé du Québec, chef du Département de médecine de l’Hôpital Notre-Dame, et Doyen de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Son intervention porte sur l’hôpital comme lieu de témoignage de l’invisible. L’hôpital est assimilé à un lieu de transition entre la santé et la maladie (et souvent entre la vie et la mort) qui se traduit par une prise de conscience chez les malades de valeurs de fonds jadis dissimulées derrière le superflu d’une vie confortable.

Ce retour à l’essentiel, soudain devenu urgent, est éminemment spirituel et constitue une irruption de l’invisible dans la vie des personnes hospitalisées. Il s’agit alors pour le personnel soignant d’être capable de développer des compétences qui lui permettent de voir cet invisible afin de pouvoir accompagner les malades de la manière la plus humaine possible. Pour y arriver, Patrick Vinay nous invite à expérimenter la « surprenance relationnelle » (concept qu’il emprunte à Jean-François Malherbe, repris par Jacques Quintin[1]), soit la capacité qu’a une rencontre avec un individu vulnérable, dont la vie est devenue précaire, de révéler en nous des éléments insoupçonnés de notre propre vie, afin de devenir une source d’enrichissement et de surcroît de sens.

Cet ouvrage est donc un appel à appréhender l’invisible, non pas d’un point de vue théorique, mais bien concrètement en replaçant l’action de l’homme au cœur de cette démarche. L’atteinte des objectifs de l’écologie intégrale dépend donc avant tout de la reconnaissance par l’homme de sa responsabilité dans la conduite du monde. Le témoignage de ces quatre spécialistes provenant de secteurs différents illustre bien le caractère universel de l’écologie intégrale, de sa composante transcendantale, et nous rappelle l’impératif d’œuvrer rapidement à son avènement.

[1] QUINTIN Jacques (dir), L’art de la rencontre, Cheminer vers soi. Hommage à Jean-François Malherbe pour son soixantième anniversaire, Montréal, Liber, 2010.

Jean-Mathias Sargologos

Jean-Mathias Sargologos

Correspondant montréalais de la Revue Limite
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