Le championnat d’Europe 2016 de football commence, ici, dans nos villes.  Le voici sur les tréteaux du spectacle, disséqué, commenté, crucifié. Arraché à sa langue natale, une poésie populaire qu’on lègue aux enfants dans la banlieue de Rome , version street, en bordure des vignes dans le sud de la France, version plein champ. Le football est poétique par essence, c’est sa langue. On peut écrire sur un double appel croisé, un débordement, ou sur la somptueuse stratégie espagnole du tiki taka. Parler du foot comme on murmure un poème à l’oreille d’une amante. Et les femmes de répondre dans la même langue, céleste et terreuse. Du football, on pourrait tirer de la grande littérature. Pier Paolo Pasolini, supporter de « la Bologna », s’interrogeait sur l’absence d’écrits sur le football : « comment se fait-il que le directeur d’un magazine, se demandait-il dans « Les terrains », n’ai pas encore eu la grande idée » ? Nous avons essayé. Nous avons réveillé la source du chant, chassé les ombres, laissé entrer la lumière.

[Dossier réalisé sous la direction de Paul Piccarreta. Avec Pierre Jova, Bruno Brusson, Ludovic Alidovitch, Johannes et Mahaut Herrmann, Kévin Victoire. A retrouver en entier dans le numéro 3 de Limite]

 

La ballade des gens heureux

C’était un quart de finale de la coupe du Var, un après-midi de l’hiver 2003.  Nous jouions  sur la terre battue du Racing football club de Toulon, en bord de mer. Au tour précédent, avec mon équipe, on avait éliminé un club évoluant deux divisions au-dessus, des ailes nous sortaient des omoplates. Ce jour-là,  bien sûr, le miracle n’arriva jamais. Le « Racing » avait donné une leçon de football au petit club que nous étions. Pas tellement sur la technique que nous avions plutôt bonne, non,  ils nous avaient battus sur le football lui-même.  Le terrain  paraissait plus large qu’à l’ordinaire, les ballons circulaient plus vite, souvent dans notre dos, « ça m’a beaucoup aidé dans la vie disait Albert Camus, gardien de but à Alger, au sujet de ces balles qui n’arrivaient jamais là où l’on s’y attendait le plus ».

 A Toulon, donc, les joueurs étaient toujours démarqués, et les voilà qui anticipaient nos déplacements,  précédaient nos courses,  désamorçaient nos gestes. La trame du match  était sans suspense: les ailiers collaient la ligne et créaient d’immenses espaces libres, ils centraient, but. Je découvris à l’occasion pourquoi l’appellation « couloirs » pour ces grands espaces vides était pertinente. Bref, l’impression terrible que nous jouions à sept contre douze. footok2-page-001

C’est qu’au club, pour ne pas nous décourager d’avance, nos dirigeants avaient pris soin de nous cacher la véritable nature du Racing football club. C’était une école de foot. Pas un centre de formation, où les joueurs sont sélectionnés sur leur niveau personnel. Une école, avec une discipline , laquelle s’applique aux bons et aux mauvais. Une discipline fondée sur le don. Sur la passe, la cohésion des mouvements.  Il y avait de tout dans cette équipe, noire, blanche, maki, salsa, couscous.  Et tout était vrai, ça fonctionnait parfaitement, l’école du don. On s’était fait littéralement balader, mais j’étais heureux . J’avais découvert le football.

[Lire aussi: Le football appartient au peuple ]

Jouer c’est voter

L’écrivain Edouardo Galéano, mort il y a tout juste un an, implorait le ciel de lui donner à voir « une belle action, pour l’amour de Dieu ! ».  Afficher l'image d'origineC’est simple : il existe un jeu basé sur la performance  individuelle, et un autre sur la passe, c’est celui-ci , « le passing game » qui fait naitre les grandes actions. Et voilà que lorsque les enjeux financiers sont colossaux , les club  jouent d’abord pour ne pas prendre de buts (analyse page XX), et c’est le premier modèle qui l’emporte. Avec les années, ce jeu individuel est pris pour exemple par les plus petites équipes, jusque dans le football amateur. On y voit des stratégies consistant à verrouiller l’arrière et balancer le ballon en pointe, sur un grand attaquant. Le jeu d’une équipe reflète assez bien les dispositions idéologiques de l’entraineur et de son époque. Dis-moi comment tu joues, je te dirais ce que tu votes. Et si on laisse se répandre le mensonge que  le football ; sport de beaufs, est forcément apolitique et dépourvu d’idées, la logique individualiste est libre de rebattre les cartes à sa guise.  Mais le  football n’est pas neutre. Le philosophe Jean-Claude Michéa, encore lui,  a voulu écrire sur le foot pour détruire cette perspective sinistre : « Je sais qu’à l’égard des  intellectuels, écrire sur le foot est une provocation déplacée à une époque où le mépris des sentiments et des passions populaires est devenu un métier et passe pour une vertu ».

Si on laisse se répandre le mensonge que  le football ; sport de beaufs, est forcément apolitique et dépourvu d’idées, la logique individualiste est libre de rebattre les cartes à sa guise.

 

Aimer c’est tout donner

Le sport, et le football en particulier, est donc littéralement une aventure collective. Pas qu’un supplémentaire opium du peuple ou une transe irrationnelle à mettre au palmarès des dictatures de l’émotion. George Orwell en a fait un précepte : « on ne peut pas jouer au football tout seul ». L’esprit du football navigue dans cet aphorisme. Le « beau jeu » éclos dans un collectif solidaire, en fonction des autres et pour les autres. Un bon entraineur le sait : dans un match, un joueur ne doit jamais se retrouver en difficulté, c’est-à-dire « livré à lui-même ». Afficher l'image d'origineLorsqu’il avance balle au pied, qu’il attaque ou qu’il défende, le footballeur doit pouvoir compter sur son équipe, qui, elle, est en mouvement permanent. C’est ainsi que la passe est le moyen privilégié pour déstabiliser l’adversaire. La passe, « un pari sur la liberté de l’autre selon le poète Georges Haldas » et pas le drible. Mais il y a cet autre phénomène incroyable. Lorsqu’elle est portée à son meilleur niveau, l’équipe n’est plus seulement composée de trois classes différentes (les défenseurs, les milieux, les attaquants), mais d’un seul mouvement offensif. Pour Jean-Claude Michéa, il faut revenir à Marcel Mauss, anthropologue et théoricien du don, pour comprendre cette idée de collectif permanent. Il se décrit selon la triple obligation, « dans la vie, de donner, recevoir et rendre. » C’est pareil sur le terrain. C’est lorsqu’un groupe privilégie l’entraide et la solidarité que chacun rencontre les conditions de son épanouissement.

Alors, saurons-nous débusquer ce qui en nous s’est brisé ? Ce football qui dans nos veines n’a pas su perpétuer son chant comme un tam-tam palpite ?

Pour aller plus loin, lire les articles du blog le Comptoir consacrés au Football.

 

Paul Piccarreta

Paul Piccarreta

Directeur de la revue Limite
Journaliste indépendant
Paul Piccarreta