À l’occasion du lancement du mouvement Refondation, Lord Maurice Glasman a prononcé un discours très très Limite! Contre l’Etat et le marché, redonnons toute sa place à la société.

Je vous remercie de m’avoir invité à parler devant vous aujourd’hui. Je suis honoré d’être présent, au moment où la France a l’occasion de renouer avec ce qu’il y a de meilleur dans sa tradition politique. Où il lui est donné de réhabiliter l’idée d’une société humaine et démocratique, depuis la longue et impitoyable attaque menée par les deux frères jumeaux que sont l’Etat et le Marché, qui n’ont de cesse d’étrangler le corps social. Au nom de la justice et de l’efficacité, ils en répriment tant la personnalité que la diversité. Sur bien des aspects, je rejoins Burke sur sa vision de la Révolution de 1789 comme un moment de terreur aveugle, et trouve mon inspiration dans la promesse inachevée de 1848, moment où la fraternité rejoignit la liberté et la démocratie, pour compléter la trinité. Tout ce que la Révolution avait nié fut réintroduit par la fraternité. Les concepts de solidarité familiale, d’ordres religieux et de corporations, en tant qu’institutions fondamentales de la société furent réintégrés dans le vocabulaire politique. Un moment au cours duquel la société française réalisa qu’elle était grandement menacée par le manque d’un intermédiaire entre l’individu isolé et le pouvoir collectif de la volonté souveraine représentée par l’Etat. C’est un moment prometteur dans une histoire longue et jamais résolue.

Le temps en venu de réhabiliter l’idée d’une société humaine et démocratique, depuis trop longtemps attaquée par les deux frères jumeaux que sont l’Etat et le marché.

Le concept fragile de “personne”, qui est la base du personnalisme, repose tant dans l’humain lui-même que dans les institutions humaines. Celles-ci nourrissent la relation entre amour et obligation, constituant ainsi le fondement de la société démocratique. Ces institutions, tout comme l’idée d’une personne capable d’autonomie de responsabilité, sont faciles à détruire mais très difficiles à créer et à soutenir. Si des institutions traditionnelles sont perçues comme un obstacle à la modernisation et aux impératifs de justice (entendue comme l’égalité impersonnelle de moyen et de résultat), et d’autre part, si le travail est soumis toujours davantage au jeu de l’offre et la demande, alors l’Etat et le marché continueront à dominer la société, les relations humaines, les associations et les modes décentralisés de gouvernement.

Je suis lié à “l’Organisation communautaire” [Community organizing], une tradition politique inspirée par le catholicisme social, par les travailleurs qui protestèrent sur le parvis de l’Hôtel de Ville en 1848, avec Jésus pour “prolétaire divin” et “saint commun”, par l’idéal de la commune autonome, fondée sur des principes de subsidiarité, de solidarité et la protection des droits. L’Organisation communautaire fut inventée par Saul Alinski à Chicago dans les années 1940. Elle s’est développée sur la base d’une conversation intense et toujours actuelle avec Jacques Maritain sur les formes des structures nécessaires au développement d’une société vertueuse, sur l’importance du leadership par les pauvres, et la nécessité de résister à la domination des riches, des instruits et des puissants.

 De tels moments redessinent le champ des possibles en politique pour toute une génération.

Nous vivons un “moment politique”, en France comme en Grande Bretagne, qui présente toutes les caractéristiques de ce que Gramsci nommait un interregnum, au cours duquel se tient une “guerre de position”. En de tels moments, la contestation politique contrevient au bon sens. Dans les temps où “le Vieux monde se meurt et où le nouveau tarde à apparaître”, il est un moment d’incertitude et de menace où les conditions particulières d’un consensus ne tiennent plus et où des voix autrefois marginales se font entendre avec bien plus de force et font plus sens que les autres. De tels moments redessinent le champ des possibles en politique pour toute une génération, transformant la signification du bien commun et la définition des mots “orthodoxie”, “extrémisme” et “modération”. Le consensus précédent ne peut plus désormais prédire la réalité ou l’expliquer, et l’argument démocratique est au-dessus de ce qui le remplacera.

Il est important qu’une distinction soit faite entre “l’internationalisme”, qui est fondé sur des intérêts mutuels et une solidarité entre les peuples et les institutions, et la “mondialisation”, qui est fondée sur la domination mutuelle du capital et des Etats. Je pense que le vote en faveur du Brexit est une grande victoire de l’internationalisme sur la mondialisation et que l’Union Européenne a pris un mauvais tournant historique, qui a trouvé son apogée au traité de Lisbonne. Ce traité lui a ôté sa nature initiale d’union de coopération institutionnelle vers un système de traités dans lequel la démocratie est subordonnée à des mouvements de capitaux, de monnaie, de services et de personnes. C’était comme si l’économie maritime était imposée sur la substance de la société dans chaque pays de manière à ce que la solidarité dans la démocratie ne puisse résister à la liquidité du capital et soit dissoute dans une amère indifférence.

Avec le vote du Brexit en Grande Bretagne, la démocratie a été revitalisée, elle est plus puissante et plus dangereuse. […] La possibilité d’une action politique commence à refaire surface.

Un personnalisme international n’est pas fondé sur l’élimination de la géographie et de l’Histoire mais sur la l’entretien des relations entre des institutions ayant la même vocation et étant fondées sur des intérêts mutuels. Des sociétés non pas financières mais civiques comme les universités, les syndicats, les églises, les mosquées, les clubs de football, les villes et les régions. Cela passe par une diplomatie civique de défense de la liberté religieuse et d’association, contre le pacte mutuel entre l’ individu et le collectif. C’est l’expression et non la subordination d’une société démocratique gouvernée par elle-même. Et, en cela, le bien commun tel que le définit Maritain est d’une importance vitale, parce que ce n’est pas un principe abstrait auquel il faut se conformer mais le principe même de la démocratie, la négociation entre les institutions et les intérêts pour leur avantage mutuel.

Avec le vote du Brexit en Grande Bretagne, la démocratie a été revitalisée, elle est plus puissante et plus dangereuse. Tant les conservateurs que les travaillistes ont vu les votes en leur faveur augmenter à la dernière élection. La possibilité d’une action politique commence à refaire surface. La classe ouvrière anglaise s’est très largement prononcée en faveur de la sortie de l’Union Européenne, mais elle n’est pas tentée par le fascisme, ni par le communisme.

Le parti travailliste permet aux électeurs de conserver un “héritage politique” qui est de plus en plus perçu par les fanatiques du cosmopolitisme comme quelque chose équivalent à la confédération des Etats du Sud aux Etats Unis.

Ces communautés conservent un fort attachement à la faculté qu’a le système démocratique de contenir tout accommodement avec le capitalisme et tout dédain de la part des milieux éclairés. Elles ont réaffirmé leur attachement à la démocratie, comme leur héritage naturel. Le parti travailliste permet aux électeurs de conserver un “héritage politique” qui est de plus en plus perçu par les fanatiques du cosmopolitisme comme quelque chose équivalent à la confédération des Etats du Sud aux Etats Unis.L’Ancienne Constitution avec sa balance des intérêts, son Parlement, et sa Common Law, étaient les institutions à travers lesquelles une « maison dans le monde » et une démocratie responsable ont pu être construits. Ils ont été les matériaux fondant une cohésion et une dynamique sociales pour les Etats Unis, où les démocrates sont majoritairement urbains et de classe moyenne et où les républicains représentent largement les travailleurs.

Le parti travailliste a été créé pour représenter les intérêts des travailleurs. C’était au peuple, par le peuple et pour le peuple. Son action consistait en la préservation de la société à travers la démocratie, et cela nécessitait un bien commun entre les communautés abandonnées et un mouvement culturel s’éloignant de la polarisation et s’approchant de la construction d’une vie commune à travers la poursuite active des “Commons” tout en se méfiant des monopoles de certaines entreprises sur les terres et sur internet.

La nostalgie est l’insulte la plus fréquemment adressée à ceux qui composent avec la mémoire, la culture, les institutions et la tradition pour résister à la domination du capitalisme et repenser la démocratie comme pratique du gouvernement par soi-même. La nostalgie, du Grec Nostos signifie le retour chez soi. Elle est menacée par la connaissance que ce n’est pas un droit éternel ou enraciné dans une terre maternelle mais plutôt un accomplissement contingent et provisoire.

Cette conception politique tourne autour de l’idée d’un héritage, qui devrait soit être aboli et collectivisé, soit préservé et démocratisé. La société future peut être en complète rupture avec le passé mais elle peut également être la transformation d’un héritage permettant au peuple de construire une maison commune.

La société future peut être en complète rupture avec le passé mais elle peut également être la transformation d’un héritage permettant au peuple de construire une maison commune.

Le socialisme, tradition d’interprétation et d’action, suppose que nous sommes des êtres sociaux, partiellement constitués par un héritage linguistique, des relations, des lieux et croyances, et des êtres politiques capables de négocier une vie commune avec autrui. Le Labour a toujours eu pour habitude d’interpréter le travail humain comme la pratique par laquelle la société se reproduit et crée les conditions d’un gouvernement libre et autonome. L’on résiste au capitalisme, force la plus dynamique de dépossession et d’endettement en soutenant l’idée que le travail est source de valeur et de communauté, qu’il n’est pas un héritage arbitraire mais une construction active, fruit de l’effort humain. Le socialisme est la défense du social, de la société, soutenue par des relations non pécuniaires de confiance et de souci mutuel, tissées grâce à des institutions partagées. Sa gouvernance est démocratique. Le Labour, dans ses premières années d’existence, a exprimé cela en fondant des sociétés, des mutuelles, des coopératives, des syndicats et des partis politiques. Il était aussi hostile envers l’Etat faible qu’il pouvait l’être envers le nouveau marché libre des personnes humaines et de la nature, qui s’imposait eux.

Une telle idée politique ne vise pas seulement le changement et la modernisation, mais également la résistance, la contestation et la démocratie comme moyens de refuser une définition mercantile de la modernité, conçue à travers l’argent des marchés et des Etats bureaucrates. En cela, la nostalgie, ce désir de retourner à la maison, est une force pour résister à la dépossession et préserver les formes d’une vie commune et d’une loi commune. Ce sentiment de perte et ce désir de refondation sont partagés par de nombreuses communautés.

Le socialisme est la défense du social, de la société, soutenue par des relations non pécuniaires de confiance et de souci mutuel, tissées grâce à des institutions partagées.

C’est une des raisons pour lesquelles le Brexit devrait être conçu comme un mouvement vers le gouvernement autonome du peuple. Le vote du Brexit fut un rejet des contraintes politiques liées aux traités européens, qui rendaient illégale toute forme de résistance au système économique libéral. L’Union Européenne est constituée de lois fondamentales et de normes légales qui se situent en dehors de tout amendement démocratique ou de toute réforme parlementaire. C’est un ordre légal fondé sur le néo-libéralisme. C’est la cause fondamentale du déclin des socio-démocrates et des partis socialistes partout en Europe, qui, en raison de leur soutien à l’Union, n’ont pas su transformer leurs économies ni leur permettre d’empêcher le mouvement de dislocation et de dépossession qui sont la marque essentielle de l’économie actuelle.

J’ai été critiqué au sein de la gauche pour avoir travaillé avec des communautés spirituelles sur des questions relatives au revenu minimal. Ma réponse fut que, au moins, les communautés spirituelles ne croyaient pas que le marché libre avait créé le monde. Qu’à travers l’idée du sacré, appliquée à l’être humain comme à la Nature, elles préservaient l’idée d’un héritage commun, menacé par l’exigence sans pitié d’une maximisation des retours sur investissements. Il m’apparaît que la participation et la prise d’initiative des pauvres dans le renouvellement démocratique est un aspect vital de la politique que nous nous devons de définir par un nouveau consensus, et que les communautés spirituelles sont de réels partenaires dans la résistance à un statuquo inhumain.

La participation et la prise d’initiative des pauvres dans le renouvellement démocratique est un aspect vital de la politique que nous nous devons de définir par un nouveau consensus.

L’incendie de la tour Grenfell à Kensington en juin dernier, dans lequel 71 personnes furent tuées, montre la nécessité de refonder la gestion, la participation et l’organisation démocratique de la vie citoyenne, en particulier dans le domaine du logement. Les résidents de la tour n’avaient aucun pouvoir dans la gouvernance de leur maison commune, qui était la propriété d’un Conseil agissant uniquement en considération de l’évolution du marché de l’immobilier. La consolidation d’une maison, d’un pays, d’institutions étaient recherchés. Le manque de gestion et de pouvoir local ont conduit à des décisions qui menaçaient la vie des habitants. La tour Grenfell n’était pas une maison commune mais une forme de confinement dans lequel il n’existait aucun syndic, aucune association de résidents associée à la gouvernance. Le sacrifice de la vie des pauvres dans le quartier le plus riche de Londres n’était pas un accident.

C’est une histoire qui éclaire la trajectoire actuelle de notre société depuis un demi-siècle : la domination de la finance, la spéculation immobilière, la polarisation économique entre ceux qui possèdent et ceux qui travaillent, la dégradation des institutions locales et le manque de pouvoir du peuple par rapport aux forces du marché et de l’Etat.

Nous avons besoin de moins de gestion publique et de plus de politique, d’une meilleure fraternité citoyenne et de coopération entre chacun de nous

J’espère que les impératifs des circonstances actuelles sont clairs. Nous avons besoin de moins de gestion publique et de plus de politique, d’une meilleure fraternité citoyenne et de coopération entre chacun de nous; d’un souci commun de résister tant à la privatisation qu’à la collectivisation et de refonder nos institutions citoyennes locales, pour qu’elles puissent agir de nouveau solidairement pour la défense des libertés d’association et d’expression; de l’articulation et la refondation d’une Europe qui préserve et renforce son héritage pour chaque génération. La social-démocratie en France ne porte plus ni le social, ni la démocratie. Elle est devenue un parti de gouvernement libéral-étatique. J’espère que la Refondation dont vous parlez elle celle de la société. Je suis vraiment honoré d’être à Paris aujourd’hui, pour parler de cette belle et paradoxale tradition d’économie démocratique et de liberté politique, qui est née ici en France en 1848.

Lord Maurice Glasman, 19 novembre 2017, Paris

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux