Dans sa chronique hebdomadaire, « La Courte Echelle » (#LCE), Gaultier Bès revient sur l’actualité à l’aune de l’écologie intégrale. Tous les mercredi à 8h, 12h45 et 19h20, retrouvez également « La Courte Echelle » sur Radio Espérance.

Avez-vous déjà vu un grand pingouin ?

Non, assurément, ou alors empaillé – à moins, bien sûr, que vous ayez vécu au début du XIXe siècle dans une autre vie. Il est possible, en revanche, quoique peu probable, que vous ayez déjà vu un petit pingouin. Car le petit pingouin, bien qu’il soit lui-même actuellement « le plus rare et le plus menacé de tous nos oiseaux marins », survit tant bien que mal. Mais que vous ayez déjà vu ou que vous voyez un jour un grand pingouin, non, ça, c’est impossible. Et pour cause : les deux derniers grands pingouins ont été tués le 3 juin 1844 par des pêcheurs islandais.

C’est cette histoire terrible, hélas tristement vraie, que raconte Jean-Luc Porquet dans un livre tout à fait extraordinaire : Lettre au dernier grand pingouin. Publiée aux éditions verticales en octobre 2016, cette lettre est l’histoire d’une extermination. Dans ce qui est à la fois un récit, une enquête, une méditation philosophique sur la place de l’homme dans le cosmos, une élégie mélancolique, teintée d’humour grave, Jean-Luc Porquet lance un puissant cri d’alerte et d’amour à la nature, aux animaux, à la vie tout simplement, menacés par la vanité et la folie humaines.

« Je n’ai rien vu » ou la sixième extinction de masse

Car ce qui est arrivé au grand pingouin est en train d’arriver à nombre d’autres espèces : nous voici entrés dans la sixième extinction de masse, et cette fois, ce ne sont ni les volcans ni les astéroïdes qui sont en cause, mais ces curieuses créatures qu’on appelle les hommes. Car de ce gigantesque massacre à la tronçonneuse, nous sommes tous, sinon coupables, du moins complices. Ne serait-ce que par notre silence face au scandale.

Et tout cela sous nos yeux, de notre vivant, avec des rapports scientifiques réguliers, de plus en plus inquiétants, parfaitement explicites, et que personne ne met en doute, mais, pourtant, malgré cette masse d’informations, cette profusion documentaire sur le désastre en cours : rien, aucune réaction, ou à peine, même pas une paupière levée, une protestation feinte : tout va très bien, madame la marquise ! Le déni, la cécité volontaire, l’aveuglement choisi : comme si la disparition accélérée d’espèces animales qui nous sont familières depuis des millénaires, d’animaux aussi connus que les abeilles, les papillons, les ours, les éléphants, nombre d’oiseaux de nos campagnes, comme si tout cela se faisait à notre insu. A l’insu de notre plein gré, comme dirait l’autre.

C’est la force du livre de Jean-Luc Porquet de raconter cela, sans emphase, en remettant la catastrophe en perspective et, surtout, en l’incarnant grâce à ce dodo méconnu qu’est le grand pingouin.

Le dodo méconnu

Lettre au dernier grand pingouin, éd. Gallimard, coll. Verticales, oct. 2016, 19,50 €, 224 p.

Lettre au dernier grand pingouin, éd. Gallimard, coll. Verticales, oct. 2016, 19,50 €, 224 p.

« A en croire les chercheurs, nous sommes en pleine accélération, résume J.-L. Porquet. Laquelle se traduit par deux chiffres : si l’homme continue sur sa lancée, la moitié des espèces de plantes et d’animaux sur Terre pourraient avoir disparu, ou être en voie de l’être, d’ici à la fin de ce siècle. Et rien qu’avec le dérèglement climatique en cours, un bon quart d’entre elles le seront dans les cinq prochaines décennies. Pas la peine d’accumuler les données, les statistiques, les fourchettes. Ces deux chiffres suffisent. Un quart dans un demi-siècle, la moitié dans un siècle, point. »

Et juste après : « Je ne m’étais guère rendu compte de l’ampleur de cette hémorragie, jusqu’au jour où j’ai lu cette estimation faite par le WWF : entre 1970 et 2000, les populations d’animaux sur terre, dans les mers et les rivières ont chuté de 40%. ça s’est fait de mon vivant. Je n’ai rien vu.

De mon vivant, le doublement de la population mondiale. La multiplication de 3,5 de la consommation de pétrole. Le doublement de surface de forêt tropicale détruite. Le centuplement de la production de plastique. La multiplication par 7 du nombre de véhicules à moteur. Et de téléphones. La multiplication par 16 du commerce mondial. La création d’innombrables sources de radioactivité artificielle. L’invention de cent mille substances chimiques disséminées partout. L’incalculable prolifération des déchets industriels et ménagers. Le largage dans l’atmosphère de centaines de milliards de tonnes de CO2. Etc. de mon vivant. »

Défendre la valeur intrinsèque du vivant

Du coup, voilà, mes enfants vivront probablement dans un monde sans panda, sans grand dauphin, ni ours polaire, ni orang-outang, ni furet à pattes noires, ni éléphant, etc. Et ils l’apprendront, car la disparition de ces espèces sera médiatisée, n’en doutons pas. Toutes les autres, en revanche, disparaîtront ou ont déjà disparu dans le grand silence, la grande indifférence, le grand « On s’en fout, on continue !» d’une humanité qui ne comprend pas qu’elle est consciencieusement, depuis des décennies, en train de couper la branche sur laquelle elle est assise, c’est-à-dire la biodiversité, ou pour le dire plus simplement, la vie elle-même.

Le monde se passe très bien du grand pingouin. Peut-être même réussira-t-il, mais c’est peu probable, à se passer des abeilles pollinisatrices. Quelle importance ! « Le monde est né sans l’homme et finira probablement sans lui », notait Claude Lévi-Strauss Quelle importance au fond ! On peut invoquer la nécessité : effectivement, sans certains animaux, sans certains végétaux, l’humain se condamne illico à une mort rapide. Mais ce serait réduire la nature à un moyen en vue d’une fin, notre survie. Jean-Luc Porquet ne se résigne pas à cet utilitarisme. Ce qu’il faut défendre avant tout, ce ne sont pas nos propres conditions d’existence, même si, reconnaissons-le, cela compte quelque peu. C’est notre monde, son incommensurable richesse, sa beauté infiniment gratuite. Et peut-être est-ce même l’inutilité de la nature, sa valeur intrinsèque au-delà de tout calcul, qu’il faut défendre face au totalitarisme fonctionnaliste qui transforme tout en instrument de pouvoir et d’argent.

Vive la nature !

« Grand pingouin, […] tu es mort, poussière de morts, écrit Porquet. Pourquoi te regretter, éprouver ce sentiment d’une perte ? Parce que tu apportais ta beauté au monde. Parce que tu étais une des multiples expressions de la beauté naturelle du monde. La beauté est vivante et éternelle, croit-on, mais c’est faux, elle est fragile, on peut la blesser, la mutiler, elle peut être mortellement atteinte […]. Nous vivons dans un monde qui croit embellir ses femmes à coup de Botox. Un monde qui façadise, massivement technicisé, des écrans partout, tout à portée de clic, un monde qui nous donne l’impression que le monde est notre création, qui se mire et s’admire en ses propres productions, et n’a peut-être plus besoin de la beauté – du moins de celle qui ne doit rien à l’homme, la mystérieuse et très étrangère beauté de la nature ».

Notre salut n’est pas dans la bonne gestion du « capital naturel ». Il est dans l’émerveillement, dans une conversion radicale du cœur et des actes, une conversion écologique qui fasse passer la contemplation avant l’action.

Gratitude devant les insondables merveilles du vivant. Humilité devant la vie, toujours recommencée. Et pour les croyants, louange devant la Création de Dieu.

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux