Dans sa chronique hebdomadaire, « La Courte Echelle » (#LCE), Gaultier Bès revient sur l’actualité à l’aune de l’écologie intégrale. Tous les mercredi à 8h, 12h45 et 19h20, retrouvez également « La Courte Echelle » sur Radio Espérance.

Cette semaine, c’est un livre de Valérie Cabanes, intitulé Un Nouveau Droit pour la Terre, que je voudrais vous présenter. Publié aux éditions du Seuil, dans la collection Anthropocène, et sous-titré « Pour en finir avec l’écocide », cet essai est un plaidoyer vibrant pour notre maison commune, malmenée par un développement industriel si brutal qu’il en vient à menacernos propres conditions d’existence.

Comme le note le philosophe Dominique Bourg dans sa préface, « touchant l’humanité comme la planète, l’écocide, c’est-à-dire le fait de détruire des écosystèmes, n’est pas le crime ultime, s’ajoutant à tous les autres, mais le crime premier, le crime transcendantal, celui qui ruinerait les conditions mêmes d’habitabilité de la Terre droit» (p. 9).

Un nouveau droit pour la terre, Valérie Cabanes, éd. Seuil, coll. Anthropocène, 20€, 368p.

« Un nouveau droit pour la terre », Valérie Cabanes, éd. Seuil, coll. Anthropocène, 20€, 368p.

Ce livre passionnant montre comment « peuples et sociétés sont dépossédés de leurs moyens d’existence à travers le monde par la destruction de leur environnement. D’ores et déjà, les dérèglements en cours attisent injustices et tensions géopolitiques tandis que ceux qui saccagent la planète restent impunis. Aussi est-il urgent de revendiquer de nouvelles formes de responsabilité et de solidarité. Urgent de redéfinir un nouveau sens et de nouveaux cadres à l’action humaine au sein des limites planétaires. Le droit international doit se métamorphoser et s’universaliser autour d’une nouvelle valeur pivot, l’écosystème Terre, en reconnaissant un cinquième crime international, le « crime d’écocide ». »

 

Valérie Cabanes sait de quoi elle parle. Elle n’est pas une adoratrice de Gaïa qui ne verrait l’humanité que comme un parasite dont la disparition serait souhaitable. Juriste en Droit International spécialisée dans les Droits de l’Homme, elle a passé 18 ans à diriger des programmes internationaux de développement dans les champs de la Santé et des Droits de l’Homme destinés à des personnes handicapées, des femmes et des enfants exploités et victimes de violence, des enfants de la rue et des réfugiés. Autrement dit, loin d’opposer nature et société, écosystème et civilisation, elle se bat pour en montrer l’étroite interdépendance.

Ainsi explique-t-elle que « [s]es voyages dans plus de 40 pays et [s]es recherches [l]’ont convaincue que la guerre et la pauvreté sont intimement liées à la sur-exploitation des ressources terrestres et à un partage inéquitable de celles-ci. » « J’ai aussi pu constater, ajoute-t-elle, que les modes de vie des peuples autochtones sont les plus à même de préserver le système Terre ; ils savent exploiter ses ressources sans jamais l’épuiser car ils se reconnaissent eux-mêmes comme un simple maillon de la chaîne de vie » (biographie en ligne).

Depuis 2006, elle s’implique d’ailleurs dans la défense des droits des peuples autochtones du Canada et du Brésil à travers des rapports débattus au sein du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies ou du Parlement européen. Ce livre est donc le fruit de ses nombreux combats, tous au service d’une meilleure interaction entre l’être humain et son environnement, d’une cohabitation plus harmonieuse entre les différentes réalités qui composent l’écosystème Terre.

Selon Valérie Cabanes, notre modèle de gouvernance mondiale est en échec, incapable de mettre un terme au saccage des milieux naturels et à la misère la plus scandaleuse. En cause nos modèles de croissance actuelle, fondés sur le « toujours plus » et un droit international inadapté. Elle cite, par exemple, les populations des Kiribati, dans l’océan Pacifique, « qui quittent leurs îles submergées par les eaux, [mais] ne peuvent demander l’asile climatique à l’Australie ou à la Nouvelle-Zélande car le statut de réfugié climatique n’existe pas en droit » (p.12).

Dans son étude, elle montre comment des États soumis à un marché globalisé dominé par de gigantesques multinationales sont démunis pour faire face aux enjeux environnementaux, notamment pour condamner les pollueurs. Elle détaille les méfaits de technologies dévastatrices pour les écosystèmes, telles que les hydrocarbures, la plasturgie, l’extraction minière, les mégabarrages ou encore l’industrie agroalimentaire. La liste des menaces qui pèsent sur l’habitabilité de notre planète est hélas longue : hémorragie de la biodiversité, changement climatique, dont l’ouragan Mattew qui vient de ravager Haïti nous donne une image éloquente, acidification des océans, disparition des forêts, pollution des sols et de l’eau, rejets écotoxiques… Tout démontre que, sur bien des points névralgiques, « la planète a atteint ses limites » et qu’on continue, malgré cela, à faire comme si de rien n’était, ou du moins, à croire que quelques mesurettes éco-responsables pourraient suffire.

Dans une deuxième partie, Valérie Cabanes s’attache à démontrer qu’il n’y a cependant pas de fatalité, et qu’on peut trouver, juridiquement, des moyens de « préserver la sûreté de la planète ». Parmi les pistes étudiées, l’affirmation d’un droit inaliénable à un environnement sain, l’inscription des générations futures et de l’écosystème Terre comme sujets de droit, une déclaration des droits et devoirs de l’humanité tout entière, une mise en normes des limites planétaires, la qualification d’un crime contre la sûreté de la planète, notamment à l’égard des entreprises pollueuses, la responsabilité effective des dirigeants, etc.

Valérie Cabanes conclut en saluant les tribunaux d’opinion publique qu’on voit se développer un peu partout, pour les Droits de la nature, contre les grands projets inutiles, contre la fracturation hydraulique, contre Monsanto, contre le pétrolier Exxonet, tribunaux d’opinion et de sensibilisation qui manifestent l’engagement de la société civile en faveur d’une réforme du droit public et pénal apte à protéger les conditions d’existence des peuples et de tous les êtres vivants.

Certaines des propositions d’Un Nouveau Droit pour la Terre – qui passeraient par une remise en cause de la souveraineté juridique des États – ne manqueront pas de faire débat, mais elles ont le mérite de révéler la gravité des enjeux et l’urgence absolue de mettre en place des politiques appropriées, au niveau national et international.

A moins, bien sûr, qu’on ne se résigne à voir des pans entiers de la Création disparaître irrémédiablement par notre faute, à moins qu’on n’accepte que des sociétés entières soient contraintes de s’exiler parce que leurs conditions de vie immémoriales auront été détruites par telle ou telle industrie prédatrice, à moins qu’on préfère détourner les yeux quand c’est la survie même de nos enfants qui est en jeu.

 

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux

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