Dans le théâtre de Guignol qu’est devenu le mercato politique, les protagonistes campent sur des postures éculées. Désintéressons-nous de ce mauvais spectacle, il nous appartient de nous emparer du débat.

Chaque mercredi à 8h, 12h45 et 19h20, retrouvez « La Courte Echelle », la chronique hebdomadaire de Gaultier Bès sur Radio Espérance.

Qui sera Guignol ?

Quels seront les acteurs de la campagne électorale en 2017 ? Telle semble la question cruciale, qui occupe les faiseurs d’opinion médiatique depuis de longs mois déjà. Qui sera protagoniste, qui sera second rôle, deus ex machina, ou simple figurant ? Éternels revenants ou jeunes premiers, ils ont les dents longues et la langue bien pendue. Et ils chantent tous la même fredaine, du renouveau, de la rupture et du changement, enfin ! Comme si c’était de comédien qu’il fallait changer !

Commencée peu ou prou en juin 2012, dès le lendemain en fait de l’élection du nouveau président de la République, la comédie électorale impose ses marionnettes, chacune jouant son petit rôle sur les tréteaux télévisuels pour attirer à soi l’attention du chaland. Qui sera Guignol, qui sera Gnafron, qui sera Madelon ? Qui sera le Gendarme, le Sergent, la Toinon ? Et qui prendra l’ascendant, et qui trahira le mieux ? Et qui piétinera le mieux ses principes pour s’allier au vainqueur du jour ? Les journalistes-paparrazzis jouent les augures, quand ils ne se font pas carrément chauffeurs de salle. Et l’électeur, faute de mieux, se retrouve sommé d’applaudir un champion, et d’huer son rival. La démocratie représentative fait son numéro, transformant les élus en stars et les citoyens en voyeurs.

Misère du mercato politicien qu’on s’obstine à faire passer pour de la politique. Misère de toutes ces bonnes volontés, de tous ces nobles désirs d’engagement, qui s’excitent pour les élections pour mieux dormir pendant les mandats. Bien sûr, ces échéances sont importantes pour l’avenir de notre pays. Mais le fait qu’elles finissent pas écraser tous les autres enjeux, et que l’élection apparaisse comme l’essentiel de la chose publique, montre bien que la démocratie se définit de moins en moins comme la puissance d’agir du peuple souverain, et de plus en plus comme son aliénation à une oligarchie qui se partage habilement, et plus ou moins consciemment, les rôles. D’un côté, les politiciens qui font le spectacle ; de l’autre, les technocrates qui font le boulot. Ceux-ci travaillant d’autant plus tranquillement dans les commissions et les cabinets ministériels, que ceux-là attirent à eux tous les projecteurs.

Small is beautiful

Mais ce tableau, sans doute un peu trop sombre et caricatural, ne doit pas empêcher de saluer les vraies discussions politiques qui émergent parfois du brouhaha électoral. Par exemple, celle concernant la piétonisation de certaines voies sur berge à Paris, où l’on voit notamment la nécessité écologique de réduire la pollution automobile s’opposer à la nécessité sociale de ne pas allonger encore les trajets de ceux qui n’ont guère d’autre choix que de prendre leur voiture pour aller travailler… Débat sur les finalités de l’action politique et débat sur les meilleurs moyens pour les atteindre : un tel enjeu pose vraiment la question du bien commun. On pourrait d’ailleurs remarquer qu’en l’occurrence, la mesure juste risque d’être introuvable, puisque l’extrême concentration de la population et des emplois en Île-de-France, et jusqu’aux départements limitrophes, rend la situation invivable par quelque aspect qu’on la considère. C’est en tous cas sur ce genre de problèmes, à la fois essentiels pour notre avenir commun et difficiles à trancher, que devrait se concentrer notre énergie.

Identité vs. économie : faut-il choisir ?

Une autre question qui agite en ce moment le débat médiatique m’interpelle : quel sujet, de l’économie ou de l’identité, doit ou va dominer la campagne électorale ? Certains affirment que les questions migratoires et sécuritaires sont prioritaires, d’autres qu’il s’agit bien plutôt du chômage et des inégalités sociales. Autrement dit, et pour caricaturer, de Daech ou d’Alstom, qu’est-ce qui préoccupe le plus les Français ?

Ainsi, l’autre jour, à la radio, entendais-je un politicien, président, je crois, d’un parti centriste, s’indigner que, dans le débat public, les questions culturelles l’emportent sur les enjeux économiques. Et de se demander si le salarié de l’usine Alstom à Belfort, qui risque de perdre son emploi du fait d’une fermeture brutale, en avait quelque chose à faire que ses ancêtres fussent ou non Gaulois. Bref, pour lui, les angoisses identitaires n’étaient qu’une sorte d’écran de fumée visant à masquer les vrais enjeux, ceux de l’activité économique. S’il ne faut pas être dupe des gesticulations médiatiques de tel ou tel candidat en mal d’amour quant aux problématiques identitaires, il me semble qu’opposer aussi diamétralement économie et identité relève de l’imposture intellectuelle.

Et ceci, pour une raison principale : mondialisation culturelle et globalisation économique sont les deux faces d’une seule et même médaille. L’affaiblissement du sentiment d’appartenance à la France et sa désindustrialisation accélérée vont de pair, comme le montre assez éloquemment le refus systématique de privilégier les entreprises françaises dans les commandes publiques. C’est parce qu’on a estimé qu’un pays comme la France n’était plus une entité pertinente qu’on l’a intégrée à toute force au système de libre-échange international. C’est parce qu’on ne considère plus la frontière comme la condition d’un échange maîtrisé mais comme le signe d’un repli sur soi qu’on s’interdit tout politique protectionniste au nom de la sacro-sainte libre circulation des hommes, des capitaux et des marchandises. C’est parce qu’on a prétendu que la nation, c’était la guerre, qu’on a imposé l’impérialisme économique. C’est parce que, pour reprendre les mots de Pierre Leroux, figure du « socialisme des origines », la société française « n’est plus qu’un amas d’égoïsmes », non plus « un corps », mais « les membres séparés d’un cadavre », qu’on importe sans vergogne à tour de bras des produits bas-de-gamme au lieu de continuer à en produire, ici, de bonne qualité. L’engouement actuel, et bien sûr très positif, pour le « fabriqué en France » – parler de made in France étant déjà une concession à la disparition de notre langue – révèle combien la dimension locale de l’économie, avec ses circuits courts, avait été naguère reléguée, par nos dirigeants, dans les oubliettes de l’Histoire.

Pour un renouveau démocratique

Bien sûr, il ne s’agit pas de crier cocorico ! pour que le chômage diminue. Mais on ne peut nier qu’il y a, sinon causalité, du moins concomitance entre le délitement du sentiment national et la délocalisation de l’économie.

Le renouveau politique, je le crois, viendra de là : non plus l’attente passive, et toujours déçue, de quelque personnalité providentielle, mais la participation active à la vitalité retrouvée de nos territoires, qu’il s’agisse de la France ou de notre quartier, de son tissu productif ou culturel.

Puisse ce temps de campagne électorale nous donner envie de faire, ici et maintenant, à notre échelle modeste certes, mais réelle, plutôt que d’attendre que d’autres fassent – et défassent – derrière leur écran ou leur pupitre. À notre place.

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux