La traversée  du nanomonde

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Dans quel bateau sommes-nous ? Sur quelle mer ? Pour quelle traversée ? S’agit-il d’une galère ? Mais nos chaînes sont sans fil et il ne faut surtout pas que ça rame. S’agit-il d’un nouveau Titanic ? Mais je ne peux approcher la belle passagère ni monter sur le pont d’où saluer le Vieil Océan. Et pas de naufrage à redouter, au contraire : notre route est entièrement sécurisée par le pilote automatique. Non que je regarde à ce hublot rectangle, il me faut l’avouer, quoique cela puisse surprendre : nous sommes dans une arche…

Le monde entier est dans la cale. Pas seulement ces couples d’animaux de toutes espèces, purs et impurs, mais les poissons aussi, les forêts, les villes, les cathédrales vues du ciel, les pages de tous les livres (sans livre), les films d’auteur, les vidéos X, les concertos de Mozart, les déhanchements de Beyoncé, les laïcistes comme les islamistes, mais encore toutes les recettes de cuisine, d’origami, de management horizontal, de paix intérieure, l’histoire de la Grèce antique et les dernières nouvelles du moment, nos amis de profil, nos ennemis de loin, enfin tout, absolument tout, en streaming, c’est-à-dire « coulant à flots ». Mais voilà que devant cette totalité liquide, nous sommes saisis par un pressentiment étrange. Se peut-il que l’arche soit en même temps le déluge ? Que Noé soit aussi noyé ?

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Les grands navigateurs aujourd’hui ne sont plus Christophe Colomb, Vasco de Gama ou Louis Antoine de Bougainville ; c’est Chrome, Safari, Mozilla, Internet Explorer… Ceux-ci n’ont même plus besoin d’arriver à bon port Ethernet et, s’ils s’exposent volontiers à cette piraterie que l’on nomme piratage, ils se vantent de la sécurité et de la confidentialité de leur navigation…

La suite est dans le numéro 2 de Limite !

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite