A l’heure du triomphe du macronisme – c’est-à-dire  de la jonction des deux libéralismes, économique et sociétal – une autre jonction apparaît urgente, celle du parti de l’anti-utilitarisme et des solidarités locales… autrement dit, du parti des hobbits. C’est le sens de cette tribune de Philippe de Roux, entrepreneur social et ex-militant PS.

Concluant Les Mystères de la Gauche par son savoureux « principe de Bosman », du nom d’un footballeur belge célèbre pour un arrêt de la Cour de Justice Européenne qui « a permis au capitalisme moderne de faire définitivement main basse sur le monde du football professionnel », et ce « mouvement désormais classique qui conduit, tôt ou tard, les belles âmes du libéralisme culturel à devoir apparaître comme les idiots utiles du libéralisme économique », Jean-Claude Michéa met en lumière de façon magistrale les « arrières-mondes » d’une marchandisation totalisante et du déchainement d’un « individualisme possessif ». Le long cycle de « privatisation » du vivant s’accélère, atomise toujours plus les individus en « particules élémentaires », liquéfie les liens de fidélité et de loyauté sous couvert de contrôle et de performance, et pénètre jusque dans les relations les plus intimes entre les êtres. Michéa remonte à la source historique de cette fêlure et se fonde sur l’exemple éclairant des « vaines pâtures » ; ces champs, propriétés collectives des communautés paysannes de l’Ancien Régime. Il nous montre à quel point la Révolution Française a « logiquement conduit les fondateurs du libéralisme à jeter le bébé communautaire avec l’eau du bain féodal et à substituer graduellement à la lutte révolutionnaire initiale contre toutes les formes de liens sociaux fondés sur une dépendance personnelle instituée à la naissance, celle qui – toujours au nom des « droits de l’homme » et de la liberté – allaient pouvoir, dans un second temps, s’attaquer impitoyablement au fondement du lien social lui-même – c’est-à-dire toutes ces structures anthropologiques qui rendent quotidiennement possible l’entraide, la transmission et la convivialité ». Nous y sommes.  Apparaît face à nous cette fascinante croisée des chemins : une humanité sommée de se redéfinir et une planète en surchauffe. Seuls les anticorps de don et de gratuité, constitutifs de l’ADN profond des personnes humaines, et les bienfaits d’une terre encore généreuse malgré l’impasse de la généralisation de notre mode de vie, permet au gigantesque château de consommation et de dettes de ne pas s’effondrer brutalement sur lui-même.

Dans ce contexte, avec la fin de l’interminable séquence des élections présidentielles de 2017, La France devient le terrain de jeu d’une grande clarification politique et sociale. Prophétisée aux Etats-Unis à la fin du siècle dernier par Christopher Lasch, la Révolte des Élites est en passe de se réaliser chez nous. Le changement semble avoir tous les attributs d’un nouveau « retour du même », ce qui explique en grande partie un taux d’abstention inédit par son ampleur pour une telle échéance : « pour que tout change, il faut que rien ne change ».

Robert Hue (ancien secrétaire général du PCF et Jean-Louis Bourlanges (ancien député européen UDF), tous deux soutiens d'Emmanuel Macron

Robert Hue (ancien secrétaire général du PCF) et Jean-Louis Bourlanges (ancien député européen UDF), tous deux soutiens d’Emmanuel Macron

Les sucs de cet impressionnant estomac jaune qu’est la République « en marche » ont digéré en quelques jours les clivages « bourgeois » qui semblaient structurer la vie politique depuis des décennies, dans une alternance de plus en plus factice. Le dernier avatar de ce « bug » originel dans le logiciel des Lumières a réuni dans un même panier, tous les descendants « de gauche » des Le Chapelier, Cavaignac et autres Thiers. En somme, les adeptes (que ce soit par action ou par omission) d’un libéralisme « ultra-bright » mais violent et totalisant, tant dans les champs économiques que sociétaux. Cette organisation, qui ne brille ni par son horizontalité, ni par la bienveillance en son sein (si les tweets ont un sens), ni par la structuration de la subsidiarité, est très loin des fondements d’une « économie de la réciprocité », de ce goût d’entreprendre qui remet en cause l’égoïsme comme premier moteur de l’économie, ou des nouveaux leviers de la création de valeur, par nécessité plus sobre et plus « communautaire ». Ce n’est pas un hasard du calendrier si l’on discute dans le même temps de la transposition de l’état d’urgence dans le droit commun d’une société atomisée nourrie de peur, de l’invraisemblable ouverture du marché « public » de la semence masculine pour toutes les femmes en situation « d’infertilité sociale » et de l’inversion des normes dans un code du travail prétendument has been et trop lourd, alors que l’extension du travail le dimanche vient d’en ajouter plusieurs pages.

Face à cette masse informe subsistent deux blocs incertains : d’un côté des étatistes-libertaires regroupant aussi bien les insoumis de Mélenchon, les restes des frondeurs du PS, que les tenants de la ligne Philippot au Front National. Leurs solutions économiques sont furieusement 1970, alors que le rôle régulateur de l’Etat doit être repensé de fond en comble dans un monde complexe et connecté, et laisser une place centrale à la subsidiarité. En revanche, ils sont à la pointe du libéralisme sociétal. Ainsi, malgré une louable intention d’être le porte-voix des « humiliés », Mélenchon est un fervent promoteur de la congélation des ovocytes pour les femmes désirant faire carrière. Cette proposition, initiée par Facebook pour ses employées, représente pourtant le stade suprême d’un capitalisme triomphant, conditionnant la réussite dans le travail à l’artificialisation d’une maternité, devenue objet marchand de la technique. Impasse totale aussi sur l’eugénisme des fœtus diagnostiqués non-conformes, ces « humiliés » qui ont le seul tort « d’être invisibles pour nos yeux ». Philippot quant à lui esquive avec ironie les débats sur la filiation, préférant, plutôt que d’évoquer ce « bonsaï » sans intérêt, disserter des vrais sujets sur toutes les chaînes, c’est-à-dire décliner ad nauseam combien le mal vient toujours des autres et du dehors. C’est pourtant un gigantesque marché procréatif sans frontières qui s’est ouvert.

« Orwell suggère que les structures d’une société « bonne » doivent se fonder sur le penchant naturel et la pratique commune de la réciprocité, sans détruire mais au contraire en augmentant notre capacité naturelle à entrer en relation ». Les hobbits l’ont bien compris.

De l’autre côté de l’ectoplasme se situent les libéraux-conservateurs, alliant les lignes Fillon, Wauquiez et Maréchal Le Pen. « Conservateurs » sur les questions sociétales, hypothétiques gardiens de la famille « traditionnelle » (le plus souvent par habitude, parfois par clientélisme), libéraux revanchards et tendance « eighties » en économie, avec en ligne de mire et sous couvert de « simplification », la liquéfaction des liens dans le travail et la négation des rapports de force inégaux dans les entreprises. Rien ou si peu sur l’écologie, le sens du travail, les rapports de domination derrière le sacro-saint consentement sanctionné par le « marché » et ses dogmes.

Par leur versant libéral, ces deux blocs sont naturellement aimantés par le grand trou jaune de la terre du milieu. Ceux qui restent au froid dehors sont tentés de rendre leur billet ou de mener des petits coups de force médiatiques sans lendemain.

Hobbits de tous les courants, unissez-vous !

Face à ces impasses dans le champ politique, une quatrième force est déjà présente, même si elle a peu émergé dans les radars des médias main stream. Elle fait vivre, à travers un tissu de liens innombrables, une mosaïque d’entreprises d’un nouveau genre, d’associations, de groupes de réflexions, d’amitié et de voisinage. Plutôt que de se plaindre, ou d’attendre des solutions du monde nomadisé « d’en haut », ces hobbits des temps modernes s’organisent, enracinés dans leur territoires et curieux du monde, aimant tout autant la culture de l’échange que la chaleur de leurs foyers. Le philosophe britannique John Milbank, inspirateur du Blue Labor, le résume ainsi : « Les gens ont toujours vécu pratiquant la réciprocité, à travers le don, la gratitude et le contre-don. De cette manière simple, les personnes parviennent à la reconnaissance mutuelle et la relation. La plupart des personnes recherchent le fait d’être reliés aux autres, l’honneur et la dignité d’être reconnus dignes d’intérêt, même de manière modeste, et n’ont finalement que faire de devenir plus riches que leurs voisins, ou de prendre le pouvoir sur eux ». Issus de tous les horizons, percevant avec lucidité et cohérence les impasses économiques, sociétales et environnementales du libéralisme, ces gens aux goûts simples et « décents » en sont les premiers anticorps. John Milbank poursuit en rappelant que pour faire barrière aux penchants d’orgueil et de volonté de puissance qui nous traversent tous, « Orwell suggère que les structures d’une société « bonne » doivent se fonder sur le penchant naturel et la pratique commune de la réciprocité, sans détruire mais au contraire en augmentant notre capacité naturelle à entrer en relation ». Les hobbits l’ont bien compris. Ils savent que la vulnérabilité fait partie de la vie, qu’elle nous humanise, alors ils ont moins peur de finir en rebuts. Dans leurs villages, que bien des « grands hommes » voudraient réduire à l’état de réserves, se regroupent des sensibilités diverses : des « spirituels » de toutes confessions, issus de l’ancienne droite, particulièrement soucieux de la liberté d’entreprendre et scandalisés par les dérives sociétales précarisant les familles, ou de la gauche d’hier, plus sensibles au combat pour la justice et percevant bien aussi, malgré parfois une peur panique d’être réduits à l’état de « réactionnaires », que le « mariage pour tous » n’est pas le stade ultime de l’émancipation.

Cette première jonction est annonciatrice d’autres rapprochements et d’une féconde ébullition, notamment avec les tenants d’une vision « anti-libérale » cohérente : les « communautaires ». On pense à tous ces autres villageois comme Jean-Claude Michéa bien sûr, le néo-proudhonien, mais aussi Régis Debray, Natacha Polony, Sylviane Agacinski, François Ruffin ou les disciples de Jacques Ellul comme José Bové. Par d’autres chemins, sans passer par la case « spirituelle », mais en posant un regard honnête et lucide sur le réel, ces hobbits « sans-culotte » arrivent à la même conclusion

Ils sont souvent jeunes, très actifs et influents, et agissent en réseaux agiles et décentralisées. Ils savent d’expérience que la personne humaine n’est pas réductible à son tube digestif. Les plus éclairés sont en passe de faire voler en éclat le vieux clivage de malveillance entre les « hobbits de gauche » et les « hobbits de droite », dans une compréhension commune que toutes les sensibilités sont bonnes à rassembler quand tombent les masques de la marchandisation totale du monde et de l’indignation d’une « justice » sélective. Cette première jonction est annonciatrice d’autres rapprochements et d’une féconde ébullition, notamment avec les tenants d’une vision « anti-libérale » cohérente : les « communautaires ». On pense à tous ces autres villageois comme Jean-Claude Michéa bien sûr, le néo-proudhonien, mais aussi Régis Debray, Natacha Polony, Sylviane Agacinski, François Ruffin ou les disciples de Jacques Ellul comme José Bové. Par d’autres chemins, sans passer par la case « spirituelle », mais en posant un regard honnête et lucide sur le réel, ces hobbits « sans-culotte » arrivent à la même conclusion : le monde des « grands hommes » court à sa perte. Le « Mordor » est là qui menace, et l’on se rassure avec des recettes d’avant-hier et la croyance que quoiqu’il en soit, comme dans tout bon film catastrophe hollywoodien, cela finira bien.

Il est urgent que ce chainon manquant trouve un débouché politique, que les hobbits se révoltent avec la non-violence qui les caractérise, pour accéder aux manettes de l’autorité. Cela passera en France par un nouveau travail de discernement des héritages de 1789, de cicatrisation de certaines blessures. Pour peu que les vieux oripeaux du retour au féodalisme soient définitivement soldés (ce que seuls des adversaires peu créatifs feignent encore de ne pas croire pour mieux faire vivre un ennemi fantasmé), le chemin ouvert par Michéa permet de bâtir, sur ce socle de « communautés de base », une synthèse entre les tenants du progrès et de la conservation. Quand une part très importante des peuples des périphéries sont exploités, mis sur la touche ou désenchantés, s’il n’était pas totalement illusoire de travailler pour que demain soit mieux qu’aujourd’hui ? Quand les élites dominantes se battent pour la maîtrise de la « marche » et de l’accélération (de ce point de vue, les robots de « l’industrie » financière en sont un symbole frappant), qu’est-il bon de conserver ? Il apparaît évident qu’au cœur du monde « liquide », cet équilibre fécond doit trouver une transposition concrète dans le champ politique. Face à ces gens simples se dressent le « mur de l’argent » et des médias qui ont choisi leur camp. Il est certes toujours plus vendeur de parler des « grands hommes » et de leurs grandes turpitudes…

Pourtant, les hobbits sont là dans leurs maisons sous les collines, irriguant de leur bienveillance notre société, tel le « mycélium » de nos forêts. Pour devenir une force politique qui compte et bifurquer vers un autre projet de société qui est la seule voie raisonnable, le temps de la grande jonction post-macronienne est venu !

Philippe de Roux

Philippe de Roux

Entrepreneur social (Eau et vie), ex-militant PS
Philippe de Roux

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