A l’appel du journal La Décroissance, les pourfendeurs de la société de consommation devaient se rassembler au Contre-sommet mondial sur le climat le 14 novembre pour dénoncer la mascarade de la COP 21. Compte tenu des attentats tragiques de la veille, les organisateurs ont pris la décision d’annuler la rencontre. Vincent Cheynet, directeur de La Décroissance, a expliqué que « c’était complètement hors contexte aujourd’hui », citant notamment l’affiche de l’événement présentant un robot brandissant une mitraillette. « Il nous a semblé très logique d’arrêter. Il faut respecter le deuil. » Malgré cette annulation, de nombreux participants se sont retrouvés dans un parc voisin pour écouter et échanger leurs idées.

Les gouvernements occidentaux ont troqué les atours du capitalisme et de la surconsommation contre les habits verts du développement durable. Les slogans sont prêts, les multinationales ont payé pour avoir leur part au banquet. Le grand bal de la COP 21 peut commencer. Mais au milieu de cette passion soudaine pour l’écologie, des voix discordantes s’élèvent. Ce sont celles des partisans de la décroissance qui voient dans cet énième sommet de la dernière chance une « farce planétaire ». Issus de courants politiques et philosophiques très différents, ils s’accordent sur la nécessité d’une rupture avec le modèle de la consommation de masse et du productivisme.

Anticapitalistes, libertaires, zadistes de Notre-Dame-des-Landes, élus, chrétiens écolos, ou simples citoyens sensibles à la beauté de la nature… les visages de la décroissance sont multiples. Ils sont environ 250, soit une bonne moitié des participants attendus, à braver l’annulation du contre-sommet. Derrière l’enthousiasme et l’envie de changer notre triste monde consumériste, une question resurgit sans cesse lors des échanges : que peut bien faire une poignée d’individus face à un système tout acquis au développement durable et aux nanotechnologies ?

« Nous n’avons pas à nous laisser impressionner »

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La première chose que ce petit groupe d’irréductibles décroissants peut faire, c’est d’être là, contre vents et marées. Refoulés de bon matin devant les portes de la salle municipale de Vénissieux, ils s’organisent aussitôt. Un vieil homme propose d’une voix forte de former un cercle et de discuter tous ensemble.  « Il y a une valeur morale et spirituelle dans la présence d’un groupe de personnes qui représente une force invisible », déclare-t-il à l’assemblée d’une voix malicieuse. « Nous n’avons pas à nous laisser impressionner, nous travaillons individuellement et par la force du groupe à une meilleure compréhension de notre responsabilité individuelle dans les problèmes du climat et autre… Nous voulons bien faire, bien penser, bien agir et ceci est une force morale. Des personnes qui se rassemblent peuvent avoir une influence sur les événements. » Enhardie par cette prise de parole, l’assemblée applaudit. On décide alors de partir pour le parc de Parilly, à quelques minutes de marche.

« On invente des nouvelles technologies qui vont nous permettre de ne pas avoir à penser »

François Jarrige, historien et grand critique des technologies devant l’éternel, est aussi là pour rappeler l’enjeu majeur face auquel notre société se trouve. Il s’agit de savoir de quelle manière nous allons répondre au changement climatique. Il y a selon lui deux solutions. « Soit on décide de réduire notre consommation et notre production pour réduire notre empreinte matérielle sur le monde, c’est la décroissance. Soit on décide de passer outre et on invente des nouvelles technologies qui vont nous permettre de ne pas avoir à penser, c’est ce qui est en train de se passer. » Le réchauffement climatique est en fait une magnifique opportunité pour relancer le marché des biens technologiques. « On voit bien que le but n’est pas de lutter contre le réchauffement climatique, explique-t-il, mais d’utiliser le réchauffement climatique comme prétexte pour nous fourguer de nouvelles marchandises, relancer le nucléaire, justifier le numérique au nom d’une certaine efficacité énergétique, diffuser en fait toute la babiole qui était en crise. » Comme preuve à charge, F. Jarrige cite le rapport du Sénat intitulé « Les collectivités territoriales s’engagent contre le réchauffement climatique » : « un exemple magnifique, à Nice, la solution pour lutter contre le réchauffement climatique c’est généraliser la vidéo-surveillance ! Pourquoi ? Parce que cela va permettre aux pompiers d’intervenir plus vite en cas de crue… »

A côté, Jean-François Hérouard, maire adjoint à Cognac, démissionnaire d’EELV, souligne « un autre grand bluff » des collectivités locales. « Dans toutes les mairies, il y a des démarches « familles et énergies positives » qui consistent simplement à mettre le couvercle quand tu fais bouillir de l’eau, à couper le robinet quand tu te laves les dents… Et tu gagnes 8% d’économies si tu fais tout ça. Il y a une grosse propagande dans les collectivités territoriales pour te faire croire que ça va suffire. Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire. Mais ce n’est pas à la mesure du phénomène. »

« Bâtir une société où l’économie n’est pas au centre de nos vies »

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Assis par terre ou sur des marches, les militants de la décroissance prennent la parole tour à tour. Malgré l’enthousiasme et l’engagement de chacun, une difficulté apparaît. Si beaucoup se rejoignent sur les actions individuelles à mener, la division est de mise à propos des théories politiques. Certains invoquent les beaux jours de la Commune de Paris quand d’autres préfèrent s’investir sur les listes citoyennes en vue des élections régionales. « La décroissance n’est pas un projet », déclare Thierry Brulavoine, ancien élu au conseil municipal de Saint-Nazaire, du mouvement des objecteurs de croissance (MOC). « Le projet c’est de bâtir une société où l’économie n’est pas au centre de nos vies », précise-t-il. « Les comportements individuels ne vont pas changer l’organisation sociale. Il faut donc se lier avec les autres individus, penser ensemble, pour changer la société. Il faut s’organiser, investir les conseils municipaux, pour nous empêcher d’aller à la catastrophe. »

Une jeune infirmière de l’Aveyron a cette phrase qui résume l’idéal de vie défendu par les décroissants : « L’idée c’est de vivre simplement pour que les autres puissent vivre aussi. » Et son amie institutrice de conclure : « C’est sûr que c’est complètement à contre-courant. On se sent des gouttes d’eau dans l’océan. Mais ce combat commence à devenir audible. A force d’en parler autour de nous, l’idée fait son chemin. »

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Sixtine Fourneraut

Journaliste indépendante (Aleteia, La Vie)