Lorsque mon fils est né, c’était déjà un dinosaure. Conçu naturellement par son père et sa mère, non planifié, il n’avait même pas subi le test de la trisomie 21. Allaité comme un animal, privé de compléments alimentaires, de dessins animés pour bébé, de gadgets pédagogiques, de tablette numérique : A 8 mois, il était déjà out.

Par Marianne Durano

2025: le business dans la peau

En 2025, âgé de 10 ans, il me demande en rentrant de l’école s’il pourra choisir le profil génétique de son futur petit frère, comme son copain Léo. Depuis la libéralisation du diagnostic pré-implantatoire en 2020, l’eugénisme est de mise. S’il est mal vu de choisir le sexe, il est de bon ton de repérer et d’éliminer à l’avance les prédispositions au diabète, à l’autisme, à l’hyperactivité, au manque de confiance en soi, toutes ces maladies qui jetaient autrefois une ombre sur le bonheur de nos rejetons. Devant mon refus outré, mon fils me traite de vieille conne et me rétorque que si son petit frère est HS, il ne faudra pas lui demander de jouer avec lui. Une amie, compréhensive, me confie qu’elle aussi préfère concevoir ses enfants sous la couette plutôt qu’en laboratoire : “Heureusement qu’avec mon mari on a vérifié qu’on était génétiquement compatibles !” se félicite-t-elle. Elle me promet de m’offrir un de ces nombreux tests génétiques bon marché commercialisés par Facebook. Depuis que l’OMS les a déclaré de salubrité publique, la France a été obligée de réviser drastiquement ses lois bioéthiques, qui dataient des années 2010. Les ONG et les multinationales participant désormais à la gouvernance mondiale, les États ont perdu presque toute souveraineté législative.

Face à la puissance chinoise, l’Europe a du s’asseoir sur les réticences démocratiques des vieilles nations, afin de tenir son rang sur le marché mondial. Le chantage à la décroissance a vaincu en 2019 les résistances au traité de libre-échange transatlantique, qui autorise, entre autres, les entreprises à porter plainte contre les États qui nuisent à leurs intérêts. C’est ainsi que la France a dû légaliser la pratique des mères porteuses et libéraliser son marché de la procréation, après avoir perdu son procès contre BioTexCom, leader mondial en la matière. Depuis, les supermarchés français sont inondés de gadgets-implants importés de la Silicon Valley. Pour la vingtième fois en une semaine, mon fils me supplie de lui offrir la dernière Ouïe-Fi de Microsoft, directement implantée dans l’oreille interne, et connectée en permanence à Deezer. Vexé par mon silence, il me menace de rejoindre les rangs du grand Califat, dont les moudjahidins sont désormais équipés des mêmes exosquelettes que les GI’s.

  1. Des clodos et du cloud.

Cinq ans plus tard, il n’a heureusement pas mis sa menace à exécution. En 2030, la guerre pour les ressources et les territoires est devenue un enjeu de civilisation. Alors même que la demande en nourriture a crû de 35%, les terres agricoles sont peu à peu minées par l’extension du tissu urbain. Avec 60% de la population mondiale dans les villes, on a construit davantage ces quinze dernières années que depuis les origines de la sédentarisation.

Mon fils est viré deux jours de son lycée après avoir pissé dans le système central du robot qui leur donne des cours de japonais.

Les rares surfaces exploitables qui restent sont convoitées par les entreprises qui produisent de la biomasse, ce carburant naturel censé remplacer le pétrole. Il faut dire qu’avec une demande mondiale deux fois plus élevée qu’en 2015 l’énergie est une affaire de survie. Les gouvernements sont divisés entre la nécessité de produire de la nourriture et les profits promis par les biocarburants. Des émeutes de la faim explosent dans toute l’Afrique et l’Amérique du Sud, tandis que le Moyen-Orient continue à être au centre de toutes les convoitises. Après le scandale de la bombe chimique lancée en 2028 sur Doha, la capitale du Qatar, l’ONU, les États-Unis et une bonne partie des pays européens ont rapatrié tous leurs soldats d’infanterie. Désormais, ce sont des robots intelligents qui poursuivent l’offensive sur terre, tandis que des avatars numériques se livrent une guerre sans merci pour protéger les réseaux occidentaux des hackers libertariens. Émus par le sort réservé à ces androïdes, des associations anti-racistes commencent à militer pour leur reconnaissance juridique et le respect de leurs droits. Mon fils est viré deux jours de son lycée après avoir pissé dans le système central du robot qui leur donne des cours de japonais. Taquine, je porte plainte pour discrimination le jour où il est recalé en Histoire pour n’avoir pas été équipé d’une mémoire externe suffisante. Le fossé se creuse entre les nantis, bénéficiant d’une technologie de pointe en constante progression, et les laissés-pour-compte de l’humanité augmentée[…]

La suite est dans le numéro 3 de Limite « Arrêtez tout, il y a plein d’alternatives! »

Pure fiction ?

Librement inspiré du rapport de la CIA, “Global Trends 2030” ; du rapport “Global Trends 2030 : Alternatives Worlds” du National Intelligence Council ; du rapport de la DATAR, “Des images de la France en l’an 2040”, ainsi que des prévisions de Ray Kurzweil, futurologue en chef de la Silicon Valley et directeur de l’ingénierie chez Google. Pour plus d’informations, voir l’excellente série de documentaires “Vivre en 2040” diffusée sur France 5 en avril 2010.

Marianne Durano

Agrégée de philosophie
Membre de la rédaction

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