A l’heure des biotechnologies et des algorithmes financiers, le Progrès serait-il en retard ?

En tous cas, à en croire l’endurance de cette étrange notion évoquée avec force incantation dans les discours électoraux et médiatiques, à hue comme à dia, il se fait attendre.

Je parle du Progrès avec un P majuscule, car il ne s’agit pas, vous l’aurez compris, du vocable neutre qui peut désigner aussi bien l’avancée d’une technique que celle d’une épidémie, mais bien du postulat progressiste selon lequel le passé est toujours-déjà dépassé, et par conséquent aujourd’hui mieux qu’hier et demain qu’aujourd’hui. Aussi le Progrès est-il le reflet inversé du Passéisme, qui estime, au contraire, l’histoire va se dégradant, quitte à, comme le suggérait Marx à propos de Napoléon III, se répéter deux fois, « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». Entre ces deux extrêmes, la pensée conservatrice, conspuée de toutes parts, s’efforce de faire le tri, de séparer le bon grain des améliorations durables de l’ivraie des illusions mortifères.

Le marxisme, justement, était comme toutes les idéologies de l’homme nouveau une pensée du Progrès qui se voulait une grande force d’émancipation des masses prolétariennes. On sait à quelles horreurs ce genre de totalitarisme nous a conduits : « solution finale », goulag, Holodomor, cette « extermination par la faim » qui fit des millions de morts en Ukraine, sous Staline. A l’opposé, depuis la chute de l’URSS, le capitalisme mondialisé qui, par l’action bienfaisante et autorégulatrice de la main invisible du marché, était censé apporter aux peuples du monde bonheur et prospérité, charrie aussi son interminable flot de victimes et d’aliénations.

Du coup, à quel Progrès se fier ? Si le Progrès est en retard, s’il ne progresse pas, ou plus, ou pas suffisamment vite, faut-il y renoncer ? Faut-il, dès lors, conserver les conservateurs ?

Oui, répondent deux livres récents publiés aux éditions du Cerf, qui militent pour une rénovation, ou plutôt une actualisation, de la pensée conservatrice : La haine du monde de Chantal Delsol et Vous avez dit conservateur ? de Laetitia Strauch-Bonart.

9782204108065Dans ce nouveau livre, sous-titré Totalitarismes et postmodernité, la philosophe Chantal Delsol constate que le XXe siècle a été « dévasté par la démiurgie des totalitarismes qui, espérant transfigurer le monde, n’ont abouti qu’à le défigurer. » Mais elle affirme que si notre époque, qu’elle appelle post-moderne, rejette le totalitarisme comme terreur, elle n’a pas renoncé à ce projet de transformation radicale de la réalité, d’« abolition de ce monde imparfait », pour le meilleur et surtout pour le pire… Dans sa très belle introduction, elle oppose ainsi les démiurges qui veulent refaire ou « remplacer » une nature qui ne leur convient pas, et les jardiniers qui veulent, au contraire, la défendre et la protéger. Là où les démiurges manipulent avec obstination, les jardiniers conservent avec admiration. Le jardinier « aide à croître ce qui existe sans lui », « tributaire d’un ordre du monde qu’il n’a pas édicté, et qui, en grande partie, le dépasse ». Il s’émerveille d’un « monde commencé, initié, mais inachevé » qu’il « poursuit, embellit, civilise » en « con-vive et co-adjuteur de plus grand que lui, qu’il peut nommer Dieu ou la Nature ou le Hasard ou la Providence ou Gaia ». Le démiurge, quant à lui, « ne cherche plus à améliorer sans cesse le monde, mais à le transformer radicalement, à le re-faire », il refuse ce qui est, ce qu’il n’a pas conçu de lui-même, planifié, fabriqué.

Même si je ne suis pas Chantal Delsol dans tous ses développements, sa définition du conservatisme me semble salutaire : « prendre la réalité au sérieux », non par refus rétrograde du changement, mais au nom d’équilibres fragiles et nécessaires qui nous préexistent. Or, « empêcher que le monde ne se défasse », pour reprendre la formule célèbre d’Albert Camus, implique le respect des limites qui nous entourent comme de celles qui nous définissent : « Le fleuve ne se définit que par ses berges, et sinon cesse d’être fleuve pour devenir marécage » (p. 17).

9782204104357-56eaad6256c2eDe son côté, Laetitia Strauch-Bonart, jeune chercheuse en histoire des idées, dans Vous avez dit conservateur ?, part en quête de la pensée conservatrice aujourd’hui en France. Interrogeant plusieurs personnalités, notamment Rémi Brague, Alain Besançon, Marcel Gauchet, Jean-Pierre Le Goff et, justement, Chantal Delsol, elle s’efforce de définir un conservatisme qui apparaît comme une voie médiane – in medio stat virtus disaient les anciens – entre progressisme et passéisme, émancipation échevelée et réaction obtuse. « Être conservateur, comme disposition, c’est peut-être d’abord cela : comprendre que l’héritage et la stabilité affective jouent un rôle fondamental dans la vie humaine », esquisse-t-elle en introduction, avant de préciser : « le conservatisme est une vision du monde qui cherche à concilier, pour le bon fonctionnement de la société, l’autorité et la liberté, par l’intermédiaire d’institutions indépendantes, qu’il faut dès lors entretenir, préserver et transmettre » (p. 24). Elle cite le philosophe britannique Michael Oakeshott qui en 1962 affirmait que le tempérament conservateur consistait à « préférer le familier à l’inconnu, l’éprouvé à l’inédit, le réel au possible, le limité à l’illimité, le proche au distant, le suffisant au surabondant, le convenable au parfait, et la joie présente à un hypothétique bonheur » (p. 81).

Là encore, ce que je trouve le plus intéressant, c’est le souci du discernement : le conservateur ne se paie pas de mots, il incarne ce principe de précaution cher aux écologistes – et fustigé régulièrement par les innovateurs fanatiques – qui le conduit à se poser sans cesse ces questions salutaires : « Que conserver ? Qu’abandonner ? Quelle nouveauté accepter ? Quelle limite défendre ? » (p. 281).

Pour conclure ces deux rapides recensions, je voudrais affirmer un point de divergence essentiel. Si Chantal Delsol et Laetitia Strauch-Bonart se définissent volontiers comme des libérales-conservatrices, j’assume pour ma part, et avec toute la rédaction de Limite, un anarchisme conservateur, inspiré d’auteurs comme Simone Weil, Chesterton, Orwell, Ivan Illich, ou plus proche de nous, Jean-Claude Michéa, qui considère le libéralisme comme un bloc, indissolublement économique, politique et culturel. Cet anarchisme conservateur est pour nous la traduction politique de l’écologie intégrale du pape François. Il s’agit bien, encore et toujours, de renverser le Veau d’or, de chasser les marchands du Temple, de refuser toutes les idoles et tous les monopoles – l’Argent, l’État, la Nation, la Technique, le Marché, la Mobilité, la Santé, la Mode, etc. – ces absolutismes qui nous asservissent sous prétexte de nous libérer de nous-mêmes. Mais en tant qu’écologistes, nous sommes aussi conservateurs, parce que nous voulons continuer à jouir de ce monde où nous sommes, en préserver les conditions d’existence, la diversité et la beauté, le partager et le transmettre.

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux