Cette semaine, pour sa chronique La Courte échelle, Gaultier Bès nous parle des similitudes entre deux lieux d’expérimentation : les Nuit Debout partout en France et le café associatif Le Simone à Lyon. Des lieux ouverts à tous, symptomatiques de la volonté des citoyens de s’exprimer hors du cadre institutionnel.

 

Une fois n’est pas coutume, cette semaine, c’est vers deux lieux et non un livre que je voudrais vous faire la courte échelle. Ces deux récents espaces d’expérimentation démocratique sont d’une part les assemblées de #NuitDebout, mouvement né de l’opposition à la loi El Khomri sur le code du travail, « et à son monde », et d’autre part, un café associatif, le Simone, qui vient d’ouvrir ses portes à Lyon, tout près de la gare Perrache.

Qu’est-ce qui rapproche les assemblées générales un peu foutraques des Nuits Debout et les rencontres, plus policées, organisées dans le café culturel des AlterCathos ?

Bien plus d’éléments qu’on ne pourrait croire ! Voici les points de convergence qui me paraissent et les plus significatifs et les plus féconds d’un point de vue politique, car c’est bien de politique qu’il s’agit ici. Et cette politique a un nom, un nom qui fait écho au principe de subsidiarité, selon lequel les décisions doivent être prises au niveau de compétence le plus proche possible des citoyens concernés : celui d’« autogestion ».

On peut définir l’autogestion comme un processus de réappropriation d’une forme d’organisation collective de manière démocratique, conviviale et décentralisée.

D’abord, dans les deux cas, il s’agit d’espaces ouverts, non seulement gratuitement mais inconditionnellement. Les fondateurs du Simone rappellent que « catholique » signifie « universel » et que par conséquent vient qui veut, quelles que soient ses convictions. Ainsi, ce mercredi 27 avril a lieu une conférence-débat sur les menaces du TAFTA, le traité transatlantique actuellement en négociation, avec une économiste de l’Institut Veblen et un membre du Collectif Stop-TAFTA. Rien de très confessionnel, on le voit. De même, du moins officiellement, les agoras des Nuits Debout sont également ouvertes au tout-venant, et malgré quelques regrettables résidus de sectarisme gauchiste, on y trouve de tout, comme j’ai pu le constater récemment place Guichard à Lyon, des profs côtoyant des punks à chien, des syndicalistes échangeant avec des décroissants, etc. J’y ai même vu un jeune homme avec un t-shirt des JMJ de Madrid fraterniser avec des militants libertaires.

Au Simone comme à #NuitDebout, des citoyens décident de se réunir et de s’organiser par eux-mêmes, sans dépendre de quelque autorité institutionnelle que ce soit : les fondateurs du Simone sont de jeunes laïcs catholiques soucieux de prendre leurs responsabilités indépendamment de toute cléricature ; les participants des AG et des actions de #NuitDebout sont des citoyens comme les autres, souvent militants associatifs il est vrai, mais soucieux de libérer la parole de la manière la moins hiérarchique possible.

Dans les deux cas – et c’était aussi celui des Veilleurs en 2013 qui continuent d’ailleurs à veiller dans plusieurs villes de France – c’est la base qui prend l’initiative, non quelques technocrates ou professionnels de l’événementiel. Cessant d’être des spectateurs, consommateurs passifs de la machinerie électorale, médiatique ou mercantile, ils deviennent les acteurs, animateurs d’un mode d’organisation qu’ils définissent au fur et à mesure qu’ils l’inventent ou le renouvellent. Ce qu’on appelle l’élite n’est même pas renversée, elle est rendue caduque, ou du moins explicitement, ostensiblement dispensable. L’oligarchie économico-politique n’est plus seule à pouvoir manier les différents leviers d’influence, de décision et d’action, elle doit les partager avec des contre-pouvoirs qui se constituent non seulement contre elle, mais à côté, voire au-delà d’elle.

Ensuite, et c’est ce dont témoigne la figure tutélaire de Simone Weil, cette anarchiste assoiffée de Dieu, ce qui rapproche #NuitDebout et une association comme les AlterCathos, c’est le désir de sortir de l’entre-soi pour toucher le plus grand nombre. De même que Simone Weil, cette agrégée de philosophie sur laquelle le Simone propose justement une très belle exposition jusqu’au 10 mai et dont on trouve certains des livres dans les bibliothèques des Nuits Debout, est allée travailler en usine pour partager la condition des ouvriers, de même #NuitDebout, mouvement de centre-ville, s’efforce d’essaimer en banlieue et de rejoindre les milieux populaires. Ainsi le Simone est-il à la fois un lieu de convivialité et de travail, puisque des bureaux partagés jouxtent le café, ce qui démultiplie le nombre de personnes susceptibles d’y venir. De fait, on y croise déjà, grâce à une habile communication, des gens très différents, de sensibilités qui d’ordinaire s’ignorent ou se méconnaissent.

Enfin, et sans prétendre à l’exhaustivité ni sous-estimer les profondes différences, le Simone comme #NuitDebout incarnent la conviction – qui petit à petit se transforme en démonstration – qu’il existe des alternatives au système consumériste, à la tyrannie du profit que le pape François appelle justement la « culture du déchet », et que ces alternatives ont besoin de lieux concrets pour exister, s’éprouver et se diffuser. Sur des modes différents mais convergents, on ne se résigne pas au « désordre établi » et à l’état de crise. On s’organise pour occuper et partager un lieu qui ne soit plus régi par une logique de rentabilité mais par un esprit de convivialité, ce qui n’empêche pas, bien au contraire, la mise en œuvre d’une économie bien comprise. Ainsi, le Simone a-t-il déjà permis de créer deux emplois à mi-temps, et fait travailler des artisans locaux, dans la perspective de l’économie sociale et solidaire, tandis qu’à #NuitDebout chaque soir des bénévoles s’affairent pour servir des repas à prix libres à base d’aliments pour la plupart rescapés du gaspillage de la grande distribution. Développer ici et maintenant des modes de vie alternatifs, voilà qui est peut-être moins excitant que la fièvre du grand soir, mais ô combien plus utile et durable.

Comme le formule remarquablement Paul Colrat, fondateur du Simone, dans un texte publié sur le site des Alter Cathos : « Si la crise que nous vivons est essentiellement une crise de la présence – crise dont la prolifération des écrans n’est qu’un symptôme – notre génération s’efforce de trouver les moyens pour se retrouver, communier non pas dans une idéologie commune, mais dans une présence commune. Pour rompre avec la séparation instituée par la représentation, toute bonne politique commence par la présence commune. […] Nos aïeux ont fait de la politique en commençant par construire des idéologies plus ou moins subtiles, nous commençons par occuper des lieux. Non pas que la pensée soit absente de ces lieux, on y discute pied à pied, parfois on y bavasse, parfois des actions s’y préparent. […] Nous ne commençons pas à faire de la politique en écrivant des programmes, mais en nourrissant nos amitiés. »

Bref, vous l’aurez compris, je ne saurais trop vous recommander d’aller boire un café au Simone (45 rue Vaubecour, dans le 2e à Lyon, juste devant une station Vélov !) ou d’assister à une AG de Nuit Debout, un peu partout en France, pour faire de la politique autrement qu’en votant pour Bidule, Charybde ou… Scylla.

Plus d’infos sur le Simone : http://lesimone.fr/

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux