Cette semaine, dans la Courte échelle, quelques pas dans la campagne en compagnie de Péguy. 

Cette semaine, c’est un livre très original qui nous fait la courte échelle vers l’œuvre et la vie d’un auteur qui m’est cher : Charles Péguy. Il faut en effet remercier Le Passeur – éditeur de publier dans sa collection « Chemins d’étoiles » En route vers Chartres, émouvant récit d’un voyage fait en juillet 2013 sur les pas d’une des plus belles figures de notre littérature. « Prendre la route de Chartres, un beau matin, et marcher pendant trois jours pour apercevoir les flèches de la célèbre cathédrale gothique comme posée sur les blés : tel est le voyage que Pierre-Yves Le Priol a réalisé, cent ans après Charles Péguy. Trois amis l’accompagnent, dont le petit-fils de l’écrivain, Michel Péguy. Au fil des étapes, nous découvrons ce chemin buissonnier, traversant les bois de la vallée de Chevreuse, les beaux villages du Hurepoix puis la vaste plaine de Beauce. La marche va bon train, le récit aussi. Pas à pas, la pensée et les écrits de Péguy se révèlent aux quatre pèlerins : une œuvre qui aide chacun d’eux à mieux vivre. »

Secrétaire général de la rédaction du quotidien La Croix, et membre du conseil de direction de l’Amitié Charles Péguy, Pierre-Yves Le Priol nous fait partager avec enthousiasme et humour ce double pèlerinage : car suivre la route de Péguy, ce n’est pas seulement suivre un homme plein de mystères, c’est chercher avec lui l’espérance et la guérison. Trois citations en épigraphe éclairent bien ce lien si particulier que l’auteur de Notre Jeunesse a entretenu avec cette merveilleuse cathédrale au milieu des moissons. Notamment cette supplique à sa femme : « Si je ne reviens pas, vous irez pour moi à Chartres tous les ans. Vous ne pouvez pas soupçonner ce que nous devons à ce sanctuaire », écrit Péguy à sa femme en août 1914, quelques semaines avant de mourir héroïquement au front. Et deux ans plus tôt, à Joseph Lotte qui fut son meilleur et plus fidèle ami : « On voit le clocher de Chartres à 17 km sur la plaine. De temps en temps, il disparaît derrière une ondulation, une ligne de bois. Dès que je l’ai vu, ç’a été une extase. Je ne sentais plus rien, ni la fatigue, ni mes pieds. Toutes mes impuretés sont tombées d’un coup, j’étais un autre homme. »

Autour de Pierre-Yves Le Priol, trois autres lecteurs partagent le long du chemin qu’ils ouvrent comment les textes de Péguy les nourrissent et les bousculent. Souvenirs, citations, rencontres, témoignages émaillent cette marche vers les flèches de Notre-Dame de Chartres qu’Auguste Rodin nomma l’« acropole de la France ». C’est pour demander la guérison de son second fils malade que Péguy partit de sa maison de Lozère, dans l’Essonne, un beau matin de juin 1912, accompagné par son ami Alain-Fournier, l’inoubliable auteur du Grand Meaulnes, lui aussi fauché par la guerre. « Notre Dame m’a sauvé du désespoir », confiera-t-il. Il repart en juillet 1913 pour rendre grâce cette fois : «… J’ai tant souffert et tant prié… Mais j’ai des trésors de grâce, une surabondance de grâce inconcevable… ».

Le livre de Pierre-Yves Le Priol qui vient de sortir en librairies est une très belle manière de découvrir et de rendre hommage à Péguy, loin des clichés qui l’entourent, mais sans occulter ses zones d’ombre. C’est aussi une invitation à emprunter, un peu à la manière des étudiants qui partent chaque année de Paris, l’itinéraire désormais balisé du Chemin Charles Péguy.

Sur le site de la revue Limite, vous retrouverez bientôt un entretien avec l’auteur pour mieux comprendre l’actualité de la pensée de Péguy. En ce jubilé de la Miséricorde, et dans la douce lumière de la Résurrection, quittons-nous avec les dernières strophes de la « Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres » (La Tapisserie de Notre-Dame, 1913) :

Quand nous aurons joué nos derniers personnages,
Quand nous aurons posé la cape et le manteau,
Quand nous aurons jeté le masque et le couteau,
Veuillez vous rappeler nos longs pèlerinages.
 
Quand nous retournerons en cette froide terre,
Ainsi qu’il fut prescrit pour le premier Adam,
Reine de Saint-Chéron, Saint-Arnould et Dourdan,
Veuillez vous rappeler ce chemin solitaire.
 
Quand on nous aura mis dans une étroite fosse,
Quand on aura sur nous dit l’absoute et la messe,
Veuillez vous rappeler, reine de la promesse,
Le long cheminement que nous faisons en Beauce.
 
Quand nous aurons quitté ce sac et cette corde,
Quand nous aurons tremblé nos derniers tremblements,
Quand nous aurons raclé nos derniers raclements,
Veuillez vous rappelez votre miséricorde.
 
Nous ne demandons rien, refuge du pécheur,
Que la dernière place en votre Purgatoire,
Pour pleurer longuement notre tragique histoire,
Et contempler de loin votre jeune splendeur.

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux