Cette semaine, Gaultier Bès nous parle gastronomie, au sens le plus politique du terme. Acheter des aliments, les cuisiner, les manger doit devenir un acte politique pour quiconque se rend compte du désastre alimentaire qui est en train de s’opérer dans nos assiettes à l’échelle mondiale.

 

« Leur camembert et leur pinard, c’est leur seule gloire à ces tarés ! », polémiquait Renaud dans une chanson restée célèbre. Notre fromage et notre vin (avec modération, bien sûr), c’est notre salut, rétorque avec verve Périco Légasse, dans un savoureux petit essai, intitulé A table citoyens ! récemment publié par les éditions du Cerf (94 pages, 5 euros).

Critique gastronomique, l’auteur sait de quoi il parle et nous donne des pistes pour comprendre le désastre alimentaire global, mais surtout « pour échapper à la malbouffe et sauver nos paysans ». Car il s’agit ni plus ni moins de « reprendre la Bastille », mais à table. De crier « La patrie est en danger », mais à table. D’appeler à la résistance au néolibéralisme dépravé, mais à table. D’appeler à la sauvegarde de tout ce qui nous rend fier et heureux d’être Français, mais à table. D’appeler à la sauvegarde, d’où que l’on vienne ou provienne, de tout ce qui fait que l’on aime la France pour ses valeurs et ses symboles, ses paysages et ses villages, ses idées et sa culture, son art de vivre et de penser, mais à table. D’appeler à la sauvegarde de l’âme française, ce mélange d’insubordination généreuse et de fraternité naturelle, de malice narquoise et de naïveté assumée, de compassion sincère et de ferveur spontanée. Le tout si souvent partagé autour de la table, cet apprentissage de l’altérité » (p. 9).

Le règne de la malbouffe, explique Périco Légasse, a pour fondement le culte du « toujours plus et moins cher », le triomphe de l’excès, « devenu le point d’équilibre économique du consumérisme globalisé ». Citant les chiffres astronomiques de l’obésité dans les pays occidentaux, il pointe cet « étrange paradoxe : alors que jadis l’extrême maigreur traduisait la misère, c’est désormais l’embonpoint qui consacre la fracture sociale » (p. 12). De fait, c’est en Grèce, pays ravagé par la précarité socio-économique, qu’on trouve le plus fort taux d’obésité infantile. Quatre enfants grecs sur dix, selon un rapport de l’OCDE de 2014, sont en effet en surpoids ou obèses. Et le problème n’est pas qu’esthétique ou psychologique, il est sanitaire.

Alliée à la pollution, la junkfood n’est à l’évidence pas pour rien dans ce constat inédit : « pour la première fois dans l’histoire de l’humanité moderne, la courbe d’espérance de vie s’est inversée », selon une étude américaine publiée en janvier 2016. Les progrès de la science et de la médecine sont donc impuissants à contrer les conséquences de la pollution et de la malbouffe sur nos vies : si nous continuons à manger aussi mal et à respirer un air vicié, nous vivrons peut-être moins longtemps que nos parents. « Au-delà d’une certaine dose de malbouffe, précise l’auteur, un cortex saturé de pâte chocolatée à l’huile de palme et imbibée de boissons édulcorées pourrait voir son système cognitif se dégrader mais aussi entamer un début de régression » (p. 29).

Si seulement le système alimentaire, quitte à nous empoisonner, faisait vivre nos paysans ! Mais c’est, hélas, loin d’être le cas : et la malbouffe est mortelle aussi bien pour le consommateur que pour le paysan, si tant est qu’on puisse encore donner ce noble nom à ceux qui sont contraints, pour survivre, de produire toujours plus et à moindre coût. En dix ans, « entre 2003 et 2013, ce sont quatre millions d’exploitations agricoles qui ont disparu de la surface de l’Union Européenne » (p. 25).

La violence du marché des denrées alimentaires est le fruit pourri d’une mondialisation de la concurrence : la guerre des prix, pour être moins visible, n’est guère moins destructrice que celle des hommes. Et pour Légasse, le coupable a un nom, c’est la grande distribution qui asphyxie nos agriculteurs, au détriment de la santé publique et de la préservation des écosystèmes : « Le temps que les vaisseaux se chargent de cholestérol, que les toxines s’incrustent dans les organes digestifs, et que les particules nocives contaminent le système sanguin, les enseignes de la grande distribution engrangent des milliards d’euros de bénéfice » (p. 42). De fait, le diagnostic est sans appel : notre alimentation actuelle est aussi destructrice pour nos paysans et pour nos organismes que pour l’environnement, saturé de pesticides et autres substances toxiques.

Soit, mais que faire ?

Passer à table, répond Légasse, c’est-à-dire retrouver le sens et le goût d’une alimentation conviviale et durable. En commençant par lutter contre le gaspillage : « chaque année, chaque Français jette en moyenne 7 kg d’aliments frais emballés » (p. 55). Manger local, surtout, quitte à payer un peu plus cher au départ. Choix sage, car « choisir une tomate provençale bio à la place d’une espagnole traitée, en payant deux euros de plus du kilo, c’est en fait économiser dix euros de valeurs négatives, prélevés sur la facture chimique, sanitaire et sociale, qui sera présentée tôt ou tard au consommateur comme au producteur pour avoir accepté de rogner sur l’avenir » (p. 47). Peser politiquement pour une meilleure traçabilité, aussi, pour « savoir enfin d’où provient le bœuf qui est dans ses lasagnes au cheval roumain » (p. 61)… Redonner à l’alimentation la priorité dans nos dépenses quotidiennes, en renonçant au tout-supermarché : « Un litre de lait frais chaque matin profite beaucoup plus à celui qui le boit, et au pays, qu’un gadget électronique polluant fabriqué en Chine » (p. 61).

« Manger, c’est voter », démontre avec beaucoup d’humour Légasse dans ce petit livre, « l’acte alimentaire est devenu un acte politique », « car lorsque je ne remplis mon réfrigirateur que de logos et de solgans vendus par des enseignes et des grandes surfaces dont l’objectif est de faire fortune sur la ruine de ceux qu’ils étranglent, alors je vote à la fois pour le profit de l’étrangleur et pour la mort de l’étranglé » (p.65). Manger moins de viande, s’inscrire à une AMAP, initier des classes de goût dans les écoles, favoriser les petits commerces, etc. : les idées ne manquent pas pour « échapper au camp de consommation qui financiarise notre alimentation, ruine nos artisans, éradique nos paysans et détruit notre environnement ».

Pour vivre heureux, mangeons mieux, proclame Légasse en joyeux gastronome, mais dans le respect de ces grandes vertus chère aux écologistes, la tempérance et la diversité : « rien de trop et un peu de tout ! »

Portez-vous bien, et bon appétit !

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux