Cette rentrée signe le retour de la chronique hebdomadaire de Gaultier Bès. Cette semaine, il s’interroge sur la question de l’identité, entre être et devenir, comme l’arbre est à la fois racines et rameaux.

Retrouvez la première partie de cette chronique : « Etre français 1/2 : Dans les jardins de la Grande mosquée » publiée le 11 juillet dernier.

NB : Ce texte a été écrit avant l’été.

 

Je n’ai pas choisi de naître homme plutôt que femme, ni de naître Français plutôt que Mongol ou Togolais. Pourtant je le suis, par les hasards de la génétique et de la géographie, sans l’être vraiment devenu. Homme et Français, avec toute la fière humilité que ces particularismes exigent, je le suis (du moins, jusqu’à preuve du contraire).

En revanche, je ne suis pas né chrétien – j’ai choisi de l’être.

Certes, ma naissance dans une famille chrétienne y est pour beaucoup. Mais nous savons bien qu’il ne suffit pas d’avoir été baptisé enfant pour être chrétien : même si ça aide, ou plutôt même si ça commence souvent par là, ça ne fait pas tout, loin s’en faut.

Car si l’on naît – à de rares exceptions près – de sexe féminin ou de sexe masculin, de tel ou tel pays, de tel ou tel milieu social – on ne naît pas chrétien, on le devient.

Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Tertullien !

Tertullien, vous savez, ce Carthaginois né dans une famille berbère païenne, d’un père centurion romain, qui s’est converti au christianisme vers 193 après Jésus-Christ pour devenir l’un des plus grands théologiens de son temps.

C’est après un petit cours de caté, dans son Apologétique, que Tertullien lance cette formule à ses mécréants de contemporains : « Il fut un temps où nous riions, comme vous, de ces vérités divines. Car nous sortons de vos rangs. On ne naît pas chrétien, on le devient. »

Bien avant Brillat-Savarin qui disait « On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur », bien avant Simone de Beauvoir qui prétendait, dans Le Deuxième Sexe, « On ne naît pas femme, on le devient », Tertullien affirmait donc que le christianisme n’était pas une identité fixe, innée, mais un devenir.

D’ailleurs, au même moment que Tertullien, c’est-à-dire à la fin du IIe siècle, un auteur chrétien anonyme écrivait ceci à un certain Diognète : « Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes. Car ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils n’emploient pas quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. […] Ils habitent les cités grecques et les cités barbares suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. […] Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils prennent place à une table commune, mais qui n’est pas une table ordinaire. » Cette Lettre à Diognète a une certaine autorité puisque une page lui est consacrée sur le site du Vatican !

C’est, en ces temps de confusion, un sérieux avertissement : gare à ceux qui confondent religion et identité, ils risquent de caricaturer l’une comme l’autre ! Car la religion, avant de fournir une certaine identité culturelle, provient d’une adhésion spirituelle. La foi en Dieu n’est pas d’abord affaire d’appartenance à un groupe, mais de conversion personnelle. C’est pour cela que l’Église accorde tant d’importance à la liberté religieuse. « En matière religieuse, nul ne [doit être] forcé d’agir contre sa conscience, ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres », affirme le Concile Vatican II.

Pour nous, chrétiens, amalgamer foi chrétienne et identité française, ce serait donc risquer de faire d’une question spirituelle le critère d’une appartenance identitaire. Bien sûr, le fait religieux implique une dimension collective. Bien sûr, le cultuel est toujours lié au culturel. Mais transformer les racines chrétiennes de la France en instrument de division, c’est à la fois mettre en péril la liberté religieuse, et manipuler la foi. S’il est juste et nécessaire de reconnaître cet héritage historique, c’est parce qu’il nous éclaire sur notre destin commun, pas parce qu’il nous mettrait en position de force, notamment vis-à-vis de l’islam.

A vrai dire, parmi tous les musulmans que je connais, je n’en vois aucun qui nie les racines chrétiennes de notre pays. Mais les racines ne font pas un arbre à elles toutes seules. Les branches ne sont pas moins nécessaires à sa survie.

Si l’on parle des racines de notre culture, si donc l’on évoque métaphoriquement l’identité comme un arbre, il faut être conséquent et ne pas oublier que les racines ne serviraient à rien si les branches n’en manifestaient la vigueur ! Car les racines n’existent que pour le renouvellement des branches ! Encore faut-il, pour assurer sa croissance de manière durable, que soient respectés certains équilibres et certaine limites sans lesquels l’arbre, comme tout être vivant, dépérit.

Autrement dit, au milieu des Français qu’on dit « de souche », mais qu’il serait peut-être plus judicieux d’appeler « de tronc », c’est-à-dire des autochtones, des Français qui sont de fait là depuis plusieurs générations, il est bon qu’il y ait des « Français de branches » – pourvu qu’on ne brusque personne, pourvu qu’on respecte le rythme lent de l’acculturation, pourvu qu’on n’oublie pas qu’on intègre des personnes ou des familles beaucoup plus facilement que des communautés…

Autrement dit, il est vital que nous fassions des racines de notre culture, non pas un musée, non pas une idole, mais une puissance de vie et de continuité. Et je crois que les chrétiens, aussi minoritaires soient-ils devenus, ont un rôle décisif à jouer dans l’unité organique de notre pays, notamment en habitant la laïcité. Car, qu’on le veuille ou non, ce sage principe de gouvernement, qui, en distinguant le temporel du spirituel, favorise la liberté de conviction et la paix civile, est d’inspiration évangélique. A ceux qui voudraient la réduire à un espace de neutralité absolue, minéral, dévitalisé, il nous revient de dire que l’être humain est un être religieux, c’est-à-dire relationnel, qui a besoin non seulement d’être relié aux siens, mais au Ciel. Et aux autres qui la refusent au nom même de leur Dieu, qu’« il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César ».

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux