Quand vous sortez du jardin des plantes, à Paris, vous tombez nez à nez avec un grand bâtiment blanc, de style oriental, qui s’insère étrangement bien dans l’élégante monotonie haussmannienne. Ce bâtiment, c’est la grande mosquée de Paris, construite, en 1926, pour rendre hommage aux quelque 70 000 soldats de confession musulmane morts pour la France.

En me promenant au milieu des fontaines de ce qui est le plus ancien institut musulman de la France métropolitaine, je pensais à la petite ville où je vis, qui, selon son maire actuel, compte environ 40% de musulmans, à ce pays que j’aime, et qui, de fait, change, a changé, peut-être plus vite qu’il n’aurait fallu, ce pays qui ne sera plus jamais le même, dans un monde globalisé, chaotique, qu’il nous faut bien, faute de mieux, habiter.

Je pensais à ce mot « islam », qui suscite tant de passion. A cette civilisation qui frôle la nôtre depuis tant de siècles, et jette un désarroi croissant parmi nous tant nous avons été déshabitués à toute forme de prosélytisme religieux. Cet « islam » dont tout le monde parle et que personne ne connaît, dont on fait à tire-larigot des slogans, des romans, des tribunes à succès, comme pour mieux étouffer la voix des musulmans de chaque jour. Rassurez-vous, je ne prétends pas rejoindre la tonitruante cohorte des islamologues autoproclamés, ni même faire de l’ombre aux passionnant échanges de Pierre Manent et Jean-Pierre Denis recueillis par Eugénie Bastié dans le n°3 de Limite. Je voudrais simplement formuler quelques réflexions sur ce que peut bien signifier être français dans une société telle que la nôtre, où l’islam prend de fait une place de plus en plus importante.

Car, en admirant la beauté de cet édifice financé par la France, dessiné par des architectes européens et construit par des artisans nord-africains, je pensais à tous ceux, islamistes ou islamophobes, qui pensent incompatibles l’identité française et le culte musulman. Je pensais à mon ami Camel Béchikh, président de l’association Fils de France, qui se bat justement, dans une certaine solitude, pour que naisse un islam pleinement français, non pas seulement en France, mais de France, comme il existe un islam indonésien et un islam malien qui n’ont, culturellement, pas grand-chose à voir avec l’islam saoudien ou marocain. Dans une conférence donnée en novembre 2015 et intitulée « Comprendre l’islam (ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien) », le dominicain Adrien Candiard, résidant au Caire, par ailleurs récent auteur d’un « petit traité de l’espérance à l’usage des contemporains », nous aide à y voir plus clair. Il nous invite justement à « ouvrir les yeux sur l’extrême diversité des manières de vivre l’islam », loin du fantasme d’une civilisation d’autant plus conquérante qu’elle serait monolithique. Il n’est qu’à voir les guerres fratricides qui opposent au Moyen-Orient et ailleurs différentes composantes de l’islam.

Ce n’est évidemment pas aux non-musulmans de définir ce qu’est ou devrait être l’islam, ni ce que pourrait être un islam français. Mais je crois que c’est le rôle des Français de plus longue date, et particulièrement des catholiques, d’inviter nos compatriotes musulmans à épouser plus profondément cette culture française, qui n’est certes pas non plus un bloc immuable, mais une continuité singulière dans sa diversité même. D’ailleurs, si l’arabe du Coran unit toutes les composantes de l’islam au-delà de leur hétérogénéité, peut-être pourrait-on dire que la culture française, aujourd’hui, c’est d’abord le français, cette langue maternelle, cette langue commune, qui s’est peu à peu substituée, non sans violence parfois, aux langues régionales de nos provinces. C’est du moins la raison pour laquelle je suis devenu professeur de lettres, parce que je crois que la langue, notamment à travers les auteurs qui l’ont peu à peu enrichie au fil des siècles, est la clef de voûte de la cohésion de notre pays. Et notre littérature, qu’on le veuille ou non, de Villon à Claudel, de Rabelais à Antonin Artaud, de Molière à Valère Novarina, est pleine de la question de Dieu. Or, je le constate souvent avec mes élèves, les lycéens de confession musulmane sont beaucoup plus réceptifs au problème de la transcendance que ceux qui ont grandi dans un mal agnoticisme. Peut-être parce que, croyants ou non, le nom de Dieu évoque autre chose pour eux que les dieux du stade ou les anges de la télé-réalité.

Et de fait, peut-être parce que je retrouvais en ce lieu ce sens du sacré présent dans la plus modeste chapelle romane, je me sentais chez moi, dans les jardins de la Grande Mosquée. Je ne me sentais pas vraiment, en terre étrangère, même dans ce décor exotique, un peu kitsch au fond dans son incongruité géographique. Bien plus chez moi, en vérité, que dans un macdo ou dans un sexshop s’il me venait l’étrange idée d’y entrer.

Tout simplement, parce que cette mosquée orientale, dans son étrangeté même, a un sens, une valeur, une dimension verticale, dont je me sens, de fait, beaucoup plus proche que des enseignes dégoulinantes qui ont colonisé, entre autres, les Champs-Élysées. Souvenir de la mobilisation des troupes coloniales pendant les deux conflits mondiaux ; symbole de l’unité des Français, par-delà les différences d’origine ou de foi, après les sacrifices partagés de la guerre ; lieu central de représentation politique de l’islam en France ; et, avant tout, lieu de culte manifestant ce sens du sacré qui manque tant à notre époque, et que le Maréchal Lyautey, cité par le site officiel de la Grande Mosquée, saluait ainsi lorsqu’il en inaugura les travaux en 1922 :

« Quand s’érigera le minaret que vous allez construire, il ne montera vers le beau ciel de l’Île de France, qu’une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses ! »

 

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la rédaction de Limite
Agrégé de lettres et professeur de français à Dreux