Une cinquantaine de religieux, religieuses et laïcs se sont réunis au monastère du Bec-Hellouin du 16 au 19 février pour approfondir l’engagement écologique de leurs communautés en réponse à l’appel de Laudato Si’. Le père Dominique Lang, assomptionniste, journaliste à Pèlerin, y était. Il revient pour nous sur les enjeux d’une telle rencontre.

Vous attendiez une telle rencontre depuis dix ans. Pourquoi ne s’est-elle pas faite plus tôt ?

Il y a sans doute un effet générationnel. En effet, les communautés monastiques françaises vivent une transition qui n’est pas plus simple que dans les paroisses. Le vieillissement y est souvent plus sensible et les jeunes qui arrivent portent rapidement une grande part de la gestion de la vie pratique des monastères, ce qui ne favorise pas toujours la créativité communautaire. De plus, l’héritage des religieux convers qui s’occupaient d’une grande part des tâches monastiques (ferme, cuisine, etc.) n’a pas vraiment trouvé d’équivalent aujourd’hui : soit on a externalisé ces tâches (fermage, cuisine, lingerie etc.) soit on a renoncé à certaines d’entre elles. Il faut dire, à leur décharge, que les supérieur(e)s de communauté n’ont souvent pas beaucoup de visibilité sur la survie économique et humaine de biens des lieux. Enfin, la question « écologique » n’est entrée que très récemment dans les vies des communautés religieuses. Un paradoxe pour des monastères qui traditionnellement s’enracinent dans des sites de nature où le silence se nourrit de la beauté des lieux. Une bulle de nature qui a sans doute ralenti la prise de conscience de l’impact global de la crise écologique en cours et qui touchent désormais tous les écosystèmes.

Les participants à la session étaient-ils des religieux que les fonctions dans la communauté (hôtelier, économe, responsable d’éventuels travaux agricoles) poussent à réfléchir aux questions de sobriété ou des frères et sœurs curieux d’approfondir la dimension écologique de la vie monastique ?

Il y avait des réalités et des questions très différentes représentées. Certains religieuses et religieux, comme les dynamiques moines et moniales orthodoxes de Solan, étaient concernés spécifiquement par les questions liées à leur jardin ou leurs terres (souvent en conversion agroécologique). D’autres étaient envoyés en éclaireurs pour nourrir une réflexion en cours ou à peine débutante. Il faut noter que des laïcs, en amitié avec les communautés, étaient aussi présents. Des laïcs souvent très motivés voire bien formés dans les questions de permaculture notamment. Parmi les communautés présentes, on pouvait rencontrer des consacré(e)s des communautés de Lérins, Maylis, En-Calcat, Saint-Wandrille, Hauterive (CH), Melleray, Poblet, Solan, Martigné-Briand, Boulaur, Prailles, des frères de Saint Jean, des Franciscains, mais aussi des membres des communautés de l’Emmanuel et du Chemin Neuf.

Que retenez-vous principalement de cette rencontre ?

C’est principalement l’émerveillement de constater que de toute part, cette question émerge désormais dans les communautés. Quand l’idée du rassemblement est née, quelques semaines à peine auparavant, les organisateurs pensaient être dix. Au final, ils se sont retrouvés à cinquante, en refusant du monde. Il faut dire que la curiosité à l’égard du projet de la Ferme du Bec-Hellouin (présentée notamment dans le très médiatique documentaire Demain) était réelle. Un modèle agricole qui montre que la réponse de la vie monastique face au défi alimentaire n’est pas nécessairement celle de l’agriculture extensive moderne, qui n’est d’ailleurs pas conciliable avec son rythme. Des projets de micro-fermes en permaculture sont désormais économiquement viables, redonnant de nouvelles perspectives aux jardins, potagers et autres bouts de terrains des communautés religieuses. Avec une réflexion globale sur le site naturel qui exprime un souci de cohérence humaine et écologique évoquant très directement les intuitions de l’encyclique Laudato Si’ du pape François. Le fait, par exemple, de penser ces sites à partir de la  « zone 5 » (zone naturelle réservée à la biodiversité sauvage) change les perspectives et réarticule de manière plus intégrale le « travail des hommes » et celui « de la terre ».

Faut-il s’attendre à des difficultés pour les communautés à transformer l’essai ?

Bien sûr, le temps du retour dans les communautés des religieux qui ont participé à cette session ne va pas être simple, parce qu’ils sont souvent précurseurs au sein de groupes humains où les peurs, les fatigues et les inerties sont réelles, comme dans le reste de la société. Il y a là la force des habitudes. La difficulté à oser prendre des risques économiques. Le manque de culture sociale, pour entendre les évolutions en court comme des signes des temps pour l’Eglise aussi. Le poids de l’âge et de la maladie pour certains. Le manque de vocations et de créativité communautaire pour d’autres, au profit d’un fonctionnement structurel. Mais, à l’inverse, les interpellations extérieures (ou les départs de tel ou tel religieux ou religieuse)  sont souvent des électrochocs. Voire des révélations pour certains. Car la mise en œuvre d’une démarche d’écologie intégrale au sein d’une communauté religieuse peut aussi être pensée en termes vocationnels, pour des générations de jeunes en recherches et pour qui la cohérence du mode de vie est un élément décisif.

Est-il facile aujourd’hui pour un religieux de faire le lien entre la sobriété à laquelle il est appelé et le mode de vie écologique ?

La difficulté de la sobriété est qu’elle est fortement liée à un contexte culturel. Les aînés des communautés sont souvent entrés dans des monastères ou des communautés à une époque où la pauvreté matérielle était réelle. Avec, de surcroît des pratiques ascétiques parfois exigeantes. Dans les générations qui ont suivi, la diminution des vocations d’un côté et un rééquilibrage des conditions de vie des communautés, a changé les modalités concrètes de la sobriété vécue.  Les progrès technologiques (numérique, téléphonie, etc.) des dernières décennies ont rajouté encore un élément supplémentaire, compliquant encore un peu plus l’expression d’une sobriété matérielle concrète dans un cadre de mise en commun des biens, qui est au cœur de tout projet de communauté religieuse.

Se retrouver devant un petit déjeuner à l’hôtellerie avec des dosettes de café, de sucre et de beurre « industriel » est alors un contre-témoignage, voire un manque de charité. Idem pour des repas fournis par un traiteur ou bien surchargés en produits carnés…

Les économes des communautés portent des charges souvent très lourdes, dans un monde qui va trop vite et des communautés qui ne se renouvellent souvent pas assez. On comprend que certains lieux font ce qu’ils peuvent pour préserver l’essentiel : une vie de prière régulière et une vie fraternelle. Mais les choses peuvent évoluer aussi très vite au contact des nouvelles générations (dans la communauté ou l’hôtellerie). Des générations venues chercher du silence mais aussi des habitudes matérielles respectueuses de l’environnement. La « sobriété heureuse » est une expression qui pourrait bien renouveler la manière dont les religieux parlent de leur vœu de pauvreté… Et c’est tant mieux. Là encore, la lecture et la mise en œuvre de l’encyclique Laudato Si’ devrait faciliter beaucoup de choses.

Pensez-vous que, dans certaines abbayes, la conversion écologique court le risque de ne pas être appréciée par les pèlerins réguliers et les oblats, justement pour des questions de générations ?

Sans doute. Cela demande de la pédagogie dans certains cas. Mais à l’inverse beaucoup de gens viennent en retraite dans un monastère pour être déplacés et acceptent donc l’exigence. D’autres se présentent aussi avec des demandes spécifiques liées à leur santé (allergies, etc.) Se retrouver devant un petit déjeuner à l’hôtellerie avec des dosettes de café, de sucre et de beurre « industriel » est alors un contre-témoignage, voire un manque de charité. Idem pour des repas fournis par un traiteur ou bien surchargés en produits carnés… Beaucoup de pèlerins le sentent, sans oser l’exprimer. Proposer à nouveau une nourriture simple, mais locale et de saison, est un vrai témoignage sur la cohérence humaine et spirituelle du lieu. Beaucoup de gens y sont sensibles. Et cela dans toutes les générations. Les communautés religieuses qui le comprennent et le mettent en œuvre continueront d’être appelantes dans l’avenir.

Mahaut Herrmann

Journaliste indépendante
Collabore à La Vie
Membre de la rédaction de Limite