« Ne travaillez jamais ! », fanfaronnait Debord en 1953. « Ma petite entreprise / Connaît pas la crise », répondait Alain Bashung il y a vingt ans. Le travail est-il une valeur ? La précarité une fatalité ? Alors que le gouvernement s’est lancée dans une énième et très décriée réforme du code du travail, deux spécialistes nous livrent leurs analyses sur la condition salariale au XXIe siècle. Rencontre avec les philosophes Thibault le Texier et Cécile Renouard

 

Toute entreprise est-elle nécessairement capitaliste ?

Thibault Le Texier :img4132 Pendant longtemps, les entreprises ont essentiellement été familiales. Dans de telles entreprises, les principes de loyauté, de tradition, de séniorité, et d’honnêteté étaient plus importants que la recherche du profit. Aujourd’hui encore, nombre d’entreprises, comme les coopératives, visent d’autres finalités que la rentabilité financière. L’entreprise moderne n’est pas seulement une institution marchande, c’est aussi une institution managériale. Et les managers valorisent l’efficacité davantage que le profit. L’homo managerialis n’est pas un homo œconomicus.

 

Cécile Renouard : Néanmoins, les deux se conjuguent aujourd’hui avec une force redoutable. Le capitalisme se définit comme une pratique – l’exploitation indéfinie des ressources naturelles, notamment des énergies fossiles – masquée derrière une rhétimg4099orique (relayée par beaucoup d’économistes) qui consiste à attribuer à l’accumulation du capital le rôle de moteur de la croissance, partant, de la prospérité économique. La propriété privée des moyens de production, la séparation entre détenteurs du capital et détenteurs de la force de travail, et la liberté des échanges sont supposées permettre l’allocation optimale des biens et services sur des marchés où offre et demande s’équilibrent. Ce modèle, renforcé par l’idéologie managériale, est à la fois faux et insoutenable : il a des effets pervers au plan social comme au plan environnemental. Mais il est extrêmement puissant. Même si d’autres formes d’entreprises existent, une transformation des règles du jeu mondial est nécessaire pour leur permettre de se développer et de contribuer à la nécessaire transformation de l’économie au service de la transition écologique.

 

L’éthique en entreprise, est-ce un vœu pieux ?

Thibault Le Texier: Le véritable enjeu, c’est ce qu’on appelle « la hiérarchie des normes ». Bien souvent, une entreprise ne s’intéresse au bien-être de ses employés, à ses responsabilités sociales et à l’environnement que si cela profite à son bilan comptable, à sa réputation ou à sa productivité. L’égalité, la justice, la liberté ou la solidarité deviennent de simples moyens au service de finalités managériales ou marchandes. Et nous sommes tous responsables de ce retournement des valeurs, par nos choix et nos comportements – même si nous sommes influencés, évidemment, par les grandes entreprises qui ont les moyens de s’offrir des publicités, des campagnes marketing, etc. Le fond du problème, ce n’est donc pas seulement la taille des entreprises, c’est que dimg4439es millions de consommateurs plébiscitent chaque jour des produits inutiles et polluants, fabriqués par des travailleurs à la limite de l’esclavage.

 

 

Cécile Renouard – Il est certain que le gigantisme des groupes leur donne une puissance à la fois financière et politique – on a parlé au moment de la crise des subprimes des banques « too big to fail », expression du rapport de forces en faveur des grandes entreprises, surtout des établissements financiers : « trop gros pour faire faillite ». La globalisation a conduit au développement de chaînes de valeur mondiales, qui font perdre, au manager comme au consommateur, le sens de leur relation aux territoires ainsi qu’aux personnes qui contribuent à la fabrication des produits que nous utilisons. Nous devons aussi nous interroger sur nos critères éthiques mouvants : comment peut-on dire, comme le fait le cabinet Proxinvest, que l’écart socialement acceptable de revenus dans un groupe est de 1 à 240 smics ? Comment tolérons-nous qu’un chemisier acheté 29 euros chez Auchan ou Gap rapporte 18 centimes à la couturière du Bangladesh, travaillant dans des conditions indécentes et dangereuses ?

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De quelle vision du monde le management est-il l’expression ?

TLT : Le management moderne est né il y a un siècle de la volonté de rationaliser le travail, au croisement des sciences humaines et de l’ingénierie. Il promeut une vision essentiellement instrumentale et dépersonnalisée de l’être humain. Un individu, selon ce prisme, est un outil mesurable, modulable, contrôlable et interchangeable. En ce sens, le management est potentiellement applicable à tout : à l’entreprise, mais aussi à l’État, à l’Église, à l’hôpital, à la police, etc. Dans les faits, de plus en plus, que ce soit au travail, en famille, dans ses loisirs ou quand il consomme, l’individu gère et il est géré. Le management est devenu un mode de relation au monde, aux autres et à soi de plus en plus naturel.

CR : Les ouvrages récents parus en vue d’humaniser la fonction managériale, face à ses dérives mortifères, font parfois l’impasse sur les problèmes de fond que pose une approche qui s’inspire d’une logique purement instrumentale. La pensée utilitariste calculatoire héritée de Bentham néglige le rôle de la gratuité, de la surprise, du service rendu sans contrepartie, alors que cette logique du don améliore la qualité de vie au travail, comme l’a montré le sociologue Norbert Alter. Le refus du management total est pourtant la condition d’une activité économique pérenne et porteuse de sens pour les acteurs économiques.

Entretien extrait du numéro 3 de Limite. Pour lire la suite, rendez-vous en librairies ou commander votre exemplaire sur internet 

 

Philosophe et religieuse de l'Assomption, Cécile Renouard a notamment publié La  responsabilité éthique des multinationales (PUF, 2007), L'Entreprise au défi du climat (L'Atelier, 2015), et, avec Gaël Giraud, 20 propositions pour réformer le capitalisme (Flammarion, 2012, dir.) et Le Facteur 12. Pourquoi il faut plafonner les revenus (Carnets nord, 2012). Aussi soucieuse d'écologie que de justice sociale, elle plaide pour une « décroissance sélective » fondée sur une « tempérance solidaire ».

 
Chercheur en sciences humaines, Thibault Le Texier a publié début 2016 Le Maniement des hommes, Essai sur la rationalité managériale (La Découverte). Dans ce brillant essai, il montre comment cet art du conditionnement productif a pris le pouvoir sur nos vies : tandis que s'affrontaient capitalisme et communisme, « la gestion, subrepticement, s'est immiscée partout », et en un siècle, « l'entreprise a pris des mains de l’État et de la famille la plupart des tâches nécessaires à notre survie ».

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux