Technocratique, la bioéthique ? Résolument, non, car c’est la vie commune que nous devons défendre : rien de ce qui est vivant ne nous est étranger.

Le sel de la vie

Madame Petit voudrait du sel. Elle ne parle pas, mais elle tend un bras maigre vers la salière, appuyant son geste d’un vigoureux hochement de tête et d’un bruit de gorge. Mais la jeune femme en blouse, derrière moi, me retient : « Madame Petit n’a pas droit au sel, c’est la consigne du médecin. » Nous sommes à l’EHPAD de Bonnac en Limousin, nous rendons visite à un aïeul de la famille et, arrivant à l’heure du déjeuner, nous nous trouvons embauchés pour faire le service. Proposer du pain, verser l’eau, apporter les assiettes : même les enfants s’y mettent, avec peu d’efficacité mais une bonne humeur qui réjouit les résidents, et le personnel, trois aides-soignantes charmantes et énergiques. L’année prochaine, tout laisse à penser que Madame Petit aura « droit » à la piqûre létale. Elle sera jugée assez éclairée, assez maître de son destin pour décider de se faire administrer l’ultime « dignité ». Mais pour le moment, Madame Petit n’a pas « droit au sel ». Décision médicale. En désignant le condiment de la main, elle me fixe de ses yeux d’oiseau égaré. Incrédule, je me retourne vers l’aide-soignante. « Je suis désolée, ce n’est pas moi qui décide, notre travail est de suivre les consignes, vous comprenez. » Bien sûr, je comprends, comment lui jetterais-je la pierre ? Pour ne pas créer d’incident, j’attends le moment propice pour saler discrètement l’assiette de Madame Petit…

Notre médecine est à l’image de notre société, malade d’une sorte de disproportion, d’un déséquilibre fébrile qui lui fait produire elle-même beaucoup de ces maltraitances et situations tragiques auxquelles elle se croit obligée de remédier par d’autres excès, d’autres transgressions. Le suicide « assisté » est en embuscade derrière la salière. (…)

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