img2029En orchestrant un jeu avec les pieds, le football est le sport  d’une diminution humaine aux traits évangéliques.  Le footballeur renonce aux organes qui le distinguent des autres animaux, ses mains,   « instruments des instruments », selon Aristote, et ce faisant il fait la nique aux  transhumanistes qui voudraient s’appareiller de prothèses super-performantes . Car c’est de cette diminution, et non de l’augmentation, que procède la gloire du joueur.

 

Au commencement était la balle. Je ne songe pas d’abord au soleil et aux autres étoiles que l’amour fait se mouvoir et qui ont une forme de balle (ce qui prouverait encore une fois à quel point Dieu est joueur). Je ne songe pas non plus au ventre de la toute jeune mère qui porte en elle un nouveau commencement du monde (ni à ses seins, d’ailleurs, qui sont pour le bébé les premiers référentiels ronds, chaleureux, élastiques, nourrissants, les grands intermédiaires entre le visage et les choses, et qui constituent par conséquent la matrice de tous les jeux de balle à venir). Ce sont là de vrais points de départ, j’en conviens. Mais c’est à un autre que je pense, plus anecdotique : deux ou trois petits garçons jouent dans la rue au football, et voilà que leur ballon s’échappe et déboule aux pieds d’une grande personne. Que va-t-il se passer ? Le passant va-t-il faire une passe ?

S’agissant d’un grave professeur d’université, il poursuit son chemin comme si de rien n’était – peut-être n’a-t-il rien vu, du reste, tant il est perdu dans ses pensées. L’homme d’affaires n’a pas de pensée, mais un téléphone portable par lequel il passe un ordre de bourse : il laisse le ballon rebondir sur le revers de son pantalon. La coquette redoute de se salir ou de perdre contenance : elle fait un écart sur ses hauts talons et regarde l’objet roulant comme si c’était une ordure – à moins qu’elle n’affecte à l’adresse des enfants ce sourire condescendant de souveraine en voyage officiel. Et puis il y a le pro, le sportif (peut-être le pire de tous), qui capte tout de suite l’intrus et fait une longue démonstration de jonglage pour épater les gamins qui aimeraient bien reprendre leur partie. L’irruption de la balle était là pour faire sortir chacun de sa sphère. Mais on a refusé, ignoré l’occasion. On a méprisé la possibilité d’un commencement.

Or, c’est dans le football, me semble-t-il, que la balle est le plus elle-même – de là, probablement, le succès si populaire de ce sport. On a souvent noté que c’était un sport de pauvre. Le basket réclame de hauts panneaux, le hand, un sol dur et uniforme, le volley, un filet. Pour le foot, une trace, un bout de bois, deux poubelles sur un terrain vague suffisent à définir une surface et délimiter un but.

Car la balle se prête spécialement à cela. Les Anciens affirment qu’entre tous les solides la sphère possède la forme parfaite. Elle apparaît comme un pur épanouissement du point, ramassée sur elle-même, enveloppée d’une surface unique, ses contours se tenant à équidistance d’un seul centre. Mais, que l’on considère cette sphère comme un ballon, la perspective change complètement. Sa perfection devient fuyante. Sa fermeture est entièrement ouverte à nos jeux. Elle roule, rebondit, s’offre à la légèreté de la passe, à la puissance du tir, à la spatialité du dégagement. N’ayant pas d’anse, n’offrant pas de prise en un endroit défini, n’étant faite que d’un tournant homogène qui ne débouche sur aucune ligne droite, induisant à l’entour le cirque et le manège, elle veut que nos mains glissent sur elle et la fassent tourner, être sans cesse reprise pour nous échapper sans cesse. Elle est en cela la chose par excellence, si l’on distingue une chose d’un objet de connaissance ou d’un moyen utilitaire : elle se dérobe en se donnant, elle n’est elle-même qu’en renvoyant à l’autre. Enfin elle joue avec nous autant que nous jouons avec elle.

Or, c’est dans le football, me semble-t-il, que la balle est le plus elle-même – de là, probablement, le succès si populaire de ce sport. On a souvent noté que c’était un sport de pauvre. Le basket réclame de hauts panneaux, le hand, un sol dur et uniforme, le volley, un filet. Pour le foot, une trace, un bout de bois, deux poubelles sur un terrain vague suffisent à définir une surface et délimiter un but. Il suffit que le ballon ne soit pas trop dégonflé, et le bidonville se transforme en championnat. Preuve qu’ici, pour les joueurs, la balle est la seule chose nécessaire, tout le reste étant accessoire, sinon superflu.

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Le plus fondamental, cependant, comme le nom le déclare, est que la rapport à cette balle ne se fait point par la main qui saisit, mais par le pied qui tape, et plus encore, dans le dribble, qui tricote autour, caresse, pelote au bout de deux jambes à faire rêver les sauterelles et les faons. Il y va là encore d’une pauvreté : le footballeur renonce aux organes qui le distinguent des bêtes à griffes et sabots – ses mains, « instruments des instruments », selon Aristote, parties capable du tout, pouvant tout recueillir et tout appréhender. Quelle leçon pour les transhumanistes qui voudraient s’appareiller de prothèses super-performantes !  Car c’est de cette diminution, et non de l’augmentation, que procède la gloire du joueur. Il accepte de « jouer comme un pied », et voici que son pied apparaît aussi noble que sa dextre, devient le lieu de l’intelligence, invente un maniement miraculeux, dans un renversement, une descente qui n’est pas sans rappeler le mystère de l’incarnation et de la rédemption.

J. J. Buytendijk observe que l’acte de jouer avec les pieds « comporte en général plus de risques parce qu’il compromet la stabilité de l’attitude corporelle ». On sait que la station droite a permis la libération des bras et des mains. Or, soudain, sa signification s’inverse. La question de l’équilibre remonte vers les bras investis du rôle de balancier, tandis que la liberté se coule dans les jambes. La posture devient critique, aventureuse. Elle ne permet pas de garder la pose (et c’est pourquoi le professeur, la coquette dédaignaient de frapper du pied). Mais ce ridicule assumé se transforme en acrobatie ou même en course spectaculaire quand l’ailier fait un sprint qui emporte la balle devant lui.

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Parce que le joueur est toujours en déséquilibre, et que son pied ne peut attraper, on ne trouve pas ici la discontinuité qui se rencontre dans les autres jeux de balle. Il faut que celle-ci roule, circule, aille de l’un à l’autre toujours (le passing étant plus efficace que le plus prodigieux dribbling), selon une fluidité et une extension nerveuse d’oiseau ou de poisson fantasque qui sans trêve redéploie leur élément et n’est arrêté dans sa capricieuse trajectoire que par le coup de théâtre du filet, brusque, vertical, véritable rupture phénoménale. Car, pour cela, il faut ce qu’on appelle de la « réussite ». Dans le langage footballistique, la réussite fait coïncider le bon travail et la bonne fortune. Elle est à chaque instant attendue et imprévisible, parce qu’elle n’est pas le simple résultat d’un acharnement ou d’une prouesse technique. Le tir a beau être cadré, ça n’entre pas. Le goal l’intercepte, le poteau s’en mêle, le co-équipier le dévie, l’esprit souffle où il veut… Le match est l’œuvre des hommes, mais la victoire est un don des dieux.

Telle est la grâce de la balle au pied : dans un monde de contrôle, dans une sphère repliée sur elle-même, elle rappelle l’irruption de la vie.

 

 

 

 

 

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Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite