Mais de quoi, au fond, l’« innovation de rupture » est-elle le nom ? Et avec quoi, au juste, rompt-elle ?
Deux éléments de réponse peuvent être donnés. D’abord, l’on peut dire que cette « innovation de rupture » n’a, en soi, rien de nouveau, recyclant un sempiternel et morbide fantasme d’illimitation dont Icare ou Frankenstein offrent une image mythique. Ensuite, que la reprise présidentielle de ce vocabulaire propre au marketing marque une nouvelle étape de l’aliénation technologique, puisque c’est finalement avec l’être humain lui-même, toujours plus obsolète à mesure que l’ingénierie progresse, qu’on envisage peu à peu de rompre.

Reconnaissons, premièrement, que l’emploi de cette expression par Macron ne rompt en rien avec l’histoire du capitalisme, puisqu’elle en est, selon l’économiste Joseph Schumpeter, « l’impulsion fondamentale » :

« [Le] processus de mutation industrielle – si l’on me passe cette expression biologique – révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme: c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s’y adapter. » (Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1943).

Peut-être, cependant, conviendrait-il d’inverser l’oxymore : l’« ouragan perpétuel » de cette destruction créatrice se manifeste en effet, à l’heure du dérèglement climatique et de la sixième extinction de masse, bien davantage comme une production (auto)destructrice.

Reconnaissons, deuxièmement, que cette « innovation de rupture » ne rompt pas avec le conformisme techno-progressiste dans lequel baignent nos « décideurs » (qui ne décident de rien que ne leur aient dicté la machine et le marché). Macron se fait ici le perroquet de tous ceux qui comptent depuis qu’on confond progrès humain et progrès technique. L’idolâtrie de la technique se retrouve aussi bien dans la gauche radicale que dans la droite libérale. A Mélenchon souhaitant « repousser les frontières de la mort » et « soutenir la recherche publique sur l’humanité et la réalité augmentées » répond ainsi Luc Chatel incitant son camp à être «le parti du gaz de schiste, le parti des OGM, le parti des bio-techs ».

Nos responsables (qui ne répondent de rien puisque, c’est entendu, « si nous ne le faisons pas nous, d’autres le feront ailleurs ») n’ont, en fait, que les mots de « rupture », de « changement », d’« avancée », à la bouche, le résultat étant toujours la même : « périmer l’humain » ou la nature en les remplaçant par des artefacts bon marché. Quoi qu’en disent ceux qui prétendent « encadrer » l’obsolescence programmée des humains, l’unanimisme technologique n’a rien d’un humanisme. A ce niveau de fantasme, ce serait même d’ailleurs plutôt un onanisme.

Et tant pis pour les dégâts, « collatéraux », de l’exploitation forcenée des terres rares. La nature et les pauvres n’ont qu’à s’augmenter eux-mêmes : c’est ce qu’on appelle la disruption pour tous.

Reconnaissons, enfin, que cette « révolution par l’innovation radicale » [sic] n’a rien de nouveau au niveau européen. Macron ne fait ici qu’expliciter une tendance de fond. Il suffit de se rappeler la résolution votée en février dernier par les députés européens, recommandant d’investir massivement dans la robotique et la « connectivité universelle » [sic], de garantir l’accès pour tous aux technologies de « réparation et d’amélioration du corps humain » [resic] et d’accorder aux robots le statut juridique de « personnes électroniques » [reresic] (cf. PMO, page 156, ou José Bové interviewé dans Limite).

Autre exemple : connaissez-vous le programme « Horizon 2020 », présenté en France par Geneviève Fioraso le 16 décembre 2013 ? Coïncidence : c’était à la Sorbonne, déjà. Et bien, ce « programme de recherche et d’innovation de l’Union Européenne » représente la bagatelle de 79 milliards d’euros d’argent public (PMO, p. 155). La rigueur budgétaire, ce n’est pas pour tout le monde. En même temps, c’est sûr que le bio, le personnel hospitalier ou les services publics, c’est moins compétitif que les KET, les « technologies-clés génériques » en bon français (micro-nanoélectronique, nanotechnologies, photonique, biotechnologies…).

Vous pensez que l’humain coûte trop cher ? Essayez le post-humain !

En somme, sur ce plan comme sur d’autres, la refondation préconisée par Macron n’est qu’une intensification et une accélération des processus en cours. On ne consolide pas les fondations, on prolonge les courbes.

Cependant, il est significatif que ce couplet sur « l’innovation de rupture », censée faire de nous « les leaders d’un nouveau modèle productif qui sera un modèle de société, de civilisation » prenne place dans un discours sur l’Union Européenne. Une fois de plus, comme sur les OGM ou le glyphosate, celle-ci n’apparaît plus seulement comme la déclinaison continentale du capitalisme mondialisé, mais comme l’un des avant-postes du techno-capitalisme. Elle ne se manifeste plus seulement comme le cheval de Troie de la globalisation marchande, moins caractérisée, hélas, par la fraternité universelle que par la précarité généralisée (délocalisation, financiarisation, pollutions…), mais aussi comme le cheval de Troie de l’artificialisation du monde. Pour le dire en un mot, l’UE renforce l’intelligence artificielle comme elle renforce le libre-échange. IA, CETA, même combat !

On pourrait même risquer l’hypothèse que la tentation technocratique de la science et celle de la politique convergent : tout ce qui se fait au niveau fédéral étant nécessairement plus éloigné des citoyens, et donc moins visible, l’opacité bureaucratique de l’UE offre peut-être, de fait, une plus grande marge de manœuvre aux innovateurs de tous poils que le niveau national. Plus les financements sont diffus, plus le contrôle démocratique est ardu. En somme, à travers ces propos de Macron, c’est moins la France ou l’Europe qui se modernisent que la technocratie qui se radicalise.

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux