La pensée écologique est incluse dans la Bible hébraïque ; les textes insistent fortement sur un rapport mesuré de l’homme à la nature, comme le démontre Bernard Hadjadj. 

Comment le judaïsme conçoit-il les relations entre l’homme et la nature ? En quoi ses textes, que certains ont vite remisés au fond d’une malle, nous parlent de l’inquiétude écologiste contemporaine ?

L’écologie scientifique est une discipline récente qui se définit comme la « science des interactions et des conditions d’existence des êtres vivants ». Elle n’existait certes pas au temps de la rédaction de la Bible hébraïque. Cette Bible, cependant, porte sur l’interaction et la condition fondamentale de toute existence – elle est en cela « méta- » ou « ultra-écologique », puisqu’elle revient sans cesse sur le lien de la Création et du Créateur.   

Au terme de l’œuvre de Création, Dieu accorde toute latitude à l’homme pour « soumettre » la nature :

Dieu les bénit en leur disant « Fructifiez et multipliez! Remplissez la terre et soumettez-la! Commandez aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, à tous les animaux qui se meuvent sur la terre ! (Gn1, 28) 

Un écologiste serait tenté de s’arrêter à ces versets qui semblent poser d’entrée de jeu une domination totale, sinon une hostilité, de l’homme sur la nature. Cependant, que se passe-t-il un peu plus loin ?

Dieu bénit le septième jour et le proclama saint, parce qu’en ce jour il se reposa de l’œuvre entière qu’il avait produite et organisée. (Gn 2, 3)

Est-ce donc que Dieu, après une rude semaine de boulot, était dans la nécessité de prendre quelque repos ? Avait-il besoin de  reconstituer sa force de travail, pour utiliser le langage marxiste ? Rien de tel. Dieu est infini, infatigable, œuvrant toujours inlassablement et se reposant toujours généreusement.

Avant tout, bénissant le septième jour, le Chabbat, Il instaure une limite à l’activité productive de l’homme, à son action de conquête et de domination de la nature. La sainteté du jour du Chabbat indique à l’homme que c’est par une répression de sa tendance à vouloir toujours plus de richesses et toujours plus de puissance qu’il va vers la sainteté. La sainteté du Chabbat vient dès l’origine donner un coup d’arrêt à la volonté de puissance, à la dérive productiviste, à l’exploitation démesurée et inconsidérée de la Création.

Aussi ce chabbat pour l’humain devient-il chabbat pour la terre avec la chemita (mise en jachère de la terre tous les sept ans) et le jubilé (Yovel) qui vise au terme d’un cycle de cinquante années (après sept fois sept ans) à corriger les inégalités par la redistribution des terres. Si, par nécessité, une famille pauvre a été contrainte de vendre à un riche la terre héritée de ses ancêtres, la riche doit la restituer, de sorte que l’accumulation et le monopole sont rendus impossibles :

Ce sera pour vous un jubilé : chacun de vous rentrera dans son patrimoine, chacun de vous retournera dans son clan (Lv 25, 10).


En poursuivant sa lecture de la Torah, l’écologiste pourra tomber sur ce verset surprenant :
Si tu es arrêté longtemps au siège d’une ville que tu attaques pour t’en rendre maître, tu ne dois cependant pas en détruire les arbres en portant sur eux la cognée : ce sont eux qui te nourrissent, tu ne dois pas les abattre. Oui, l’arbre du champ c’est l’homme même, tu l’épargneras dans les travaux du siège (Dt 20,19). 

On apprend ainsi que même dans des situations extrêmes de guerre, suspendant la morale, l’homme se doit de préserver la nature. Mieux encore : l’arbre fruitier, c’est l’homme même. Qu’il le coupe inconsidérément, et cela équivaut à son propre suicide, car c’est réduire aux opportunités du moment ce qui relève du temps long de la pousse des arbres, et hypothéquer les nourritures des vivants à venir au profit de la tuerie présente.

Deux autres versets du Pentateuque viendront susciter la curiosité. Le premier s’énonce ainsi :
S’il t’arrive (qu’) un nid d’oiseau (soit) devant toi dans le chemin – sur tout arbre ou à terre – des oisillons et des œufs et que la mère soit posée sur les oisillons ou sur les œufs, tu ne prendras pas la mère avec les petits. Tu renverras certainement la mère, et les petits tu prendras pour toi ; afin qu’il t’arrive du bien et tu rallongeras tes jours (Dt 22, 6-7). 

Le respect de la nature suppose la continuité de la vie animale – la préservation des espèces, dirait-on aujourd’hui. Épargner la mère, c’est garantir la reproduction de l’espèce. Égard pour la vie animale mais également pour sa souffrance comme l’enseigne ce second verset :

Si tu vois l’âne de ton ennemi succomber sous sa charge, garde-toi de l’abandonner ; aide au contraire à le décharger (Ex 23, 5) L’inimitié à l’égard de l’ennemi aurait pu nous détourner, et même nous réjouir de l’embarras de sa bête ; mais la Torah nous demande d’intervenir dans ce cas non pas pour l’homme mais pour l’animal, qui souffre de la méchanceté de son maître.

Il arrive en ce sens que l’âne soit plus intelligent que ce dernier. Qu’on se souvienne de l’épisode de Balaam, le prophète païen parti pour maudire Israël et qui maltraite son ânesse freinant des quatre fers, parce qu’elle devine qu’une telle malédiction sera mortelle pour lui. Il faut citer ce passage tout entier, tant il est riche d’enseignements sur l’attention que nous devons porter aux bêtes : Quand l’ânesse vit l’Ange de l’Éternel, elle se coucha sous Balaam. Balaam se mit en colère et battit l’ânesse à coups de bâton. Alors l’Éternel ouvrit la bouche de l’ânesse et elle dit à Balaam: « Que t’ai-je fait, pour que tu m’aies battue ainsi par trois fois ? » Balaam répondit à l’ânesse : « C’est que tu t’es moquée de moi ! Si j’avais eu à la main une épée, je t’aurais déjà tuée. »
L’ânesse dit à Balaam : « Ne suis-je pas ton ânesse, qui te sers de monture depuis toujours et jusqu’aujourd’hui ? Ai-je l’habitude d’agir ainsi envers toi ? » Il répondit : « Non. » Alors l’Éternel ouvrit les yeux de Balaam. Il vit l’Ange de l’Éternel posté sur la route, son épée nue à la main. Il s’inclina et se prosterna face contre terre. Et l’Ange de l’Éternel lui dit : « Pourquoi as-tu battu ainsi ton ânesse par trois fois ? C’est moi qui étais venu te barrer le passage ; car moi présent, la route n’aboutit pas. L’ânesse m’a vu et devant moi elle s’est détournée par trois fois. Bien t’en a pris qu’elle se soit détournée, car je t’aurais déjà tué. Elle, je l’aurais laissée en vie. »
(Nb 22, 27-33).

Le Midrash va insister sur la compassion à l’égard des animaux en interprétant le geste de Moïse à l’égard d’un chevreau de son troupeau : «  Nos sages rapportent que lorsque Moïse, notre Maître, le bienheureux, faisait paître les brebis de Jethro dans le désert, il arriva qu’un chevreau se sauva du troupeau. Moïse le poursuivit, jusqu’à une barrière. Arrivé près de celle-ci, le chevreau, y trouvant un réservoir d’eau, se mit à se désaltérer. Lorsque Moïse le rattrapa, il se dit : “J’ignorais que c’était la soif qui te faisait courir ; tu dois être bien fatigué.” Il l’installa sur ses épaules et s’en retourna. Le Saint, Béni soit-il, Se dit alors : “C’est avec bonté que tu conduis le bétail d’un être humain. Par ta vie ! C’est toi qui seras le berger d’Israël, mes ouailles.” » (Chemot Rabba).

L’Éternel se révèle donc à Moïse au Buisson ardent parce que Moïse a reconnu et prit en pitié la soif ardente d’un chevreau. Notre comportement à l’égard des bêtes est un critère de notre comportement à l’égard des hommes et de notre capacité à les libérer des chaînes de la servitude.

Le gaspillage est aussi dénoncé, et ce dès les premiers pas des Hébreux dans leur longue marche dans le désert. La Manne en offre l’exemple. Il convenait d’en prélever une part pour assurer ses besoins quotidiens. Tout prélèvement supplémentaire pourrissait au soleil, enseignant ainsi aux enfants d’Israël le non-sens de l’accumulation inutile et le sens de la mesure : Celui qui avait beaucoup recueilli n’en avait pas trop, et celui qui avait peu recueilli en avait assez: chacun avait recueilli ce qu’il pouvait manger. Moïse leur dit : « Que personne n’en mette en réserve jusqu’au lendemain. »
Certains n’écoutèrent pas Moïse et en mirent en réserve jusqu’au lendemain, mais les vers s’y mirent et cela devint infect. Moïse s’irrita contre eux.
Ils en recueillirent chaque matin, chacun selon ce qu’il pouvait manger, et quand le soleil devenait chaud, cela fondait (Ex 16, 18-21).


Le concept de bal tach’hit, qui concerne la prévention des destructions injustifiées et du gaspillage va faire l’objet de plusieurs développements par les Maîtres du Talmud. On y trouve des prescriptions sur :

  • L’abattage des arbres fruitiers : « Rab a dit : un palmier qui produit même un kab (mesure de volume correspondant à environ 1,5 litre) de fruits ne doit pas être coupé. Un autre dit : quelle quantité devrait-il y avoir sur un olivier pour qu’il soit interdit de l’abattre ? Un quart de kab, car les olives sont plus précieuses. » (Traité Baba Kama, 91b) ;
  • La destruction d’objets : « On enseigne que R. Simon b. Eléazar a dit au nom de Hilpha b. Agra, qui citait R. Johanan b. Nouri : Celui qui dans sa colère déchire ses vêtements, casse des ustensiles ou jette son argent, considère-le comme un idolâtre… » (Traité Chabbat, 105b)
  • L’économie d’énergie : « Nos Rabbins enseignent : un morceau de sel (le sel clarifie l’huile) doit être placé dans une lampe (à huile) afin qu’elle brûle avec brillance ; et de l’argile et de la boue (elles refroidissent l’huile et réduit sa consommation)  doivent être placées sous la lampe afin qu’elle brûle lentement. » (Traité Chabbat, 67b).

Pour conclure ce rapide exposé sur l’écologie juive, laissons le dernier mot au Rav Avraham Yits’hak Kook (1865-1935) :

« Si vous êtes émerveillé du fait qu’il nous est donné de parler, d’entendre, de sentir, de toucher, de voir, de comprendre et de ressentir, dites à votre âme que tous les êtres vivants vous confèrent collectivement la plénitude de votre expérience. Pas même la plus infime parcelle de l’existence n’est superflue, toute chose est nécessaire, et toute chose a une finalité. “Vous” êtes présent au sein de tout ce qui est en dessous de vous, et votre être est lié à tout ce qui vous transcende. »

Bernard Hadjadj

Ancien directeur de l'Unesco

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